Traduit par Ph.B.
« Eh bien, bombardez, tuez un Serbe, nous tuerons des centaines de Musulmans, et nous verrons si la communauté internationale osera frapper les positions serbes. » Ces paroles sont celles d’Aleksandar Vučić. Il les a prononcées alors qu’il était jeune député et secrétaire général du Parti radical serbe (SRS) au parlement serbe, le 20 juillet 1995.
Les journalistes de Vreme – Miša Vasić, Dejan Anastasijević, Saša Ćirić et moi-même – étions, à cette même époque, en train de recueillir des fragments d’informations sur l’enfer de Srebrenica. Les médias du régime en Serbie – c’est-à-dire l’immense majorité – mentaient et dissimulaient avec acharnement, tandis qu’une intervention de l’OTAN contre la République serbe de Bosnie (RS), dont parlait Vučić, planait dans l’air.
En tant que journalistes d’un magazine résolument anti-guerre et anti-nationaliste, nous ne pouvions pas nous rendre sur place – on nous y aurait considéré comme des traîtres dont on se débarrasse fissa. Hormis les propagandistes de confiance du régime de Slobodan Milošević, aucun média, même ceux jouissant d’une cote beaucoup plus « acceptable » que la nôtre, n’avait accès à Srebrenica.
Que faire dans ces circonstances ? Notre atout essentiel fut un réseau de sources réparties dans toute la Bosnie-Herzégovine, de toutes nationalités. Ces personnes – par impératif moral et au prix de risques indicibles – nous informaient de tout ce qu’elles voyaient ou apprenaient. Nous les contactions via des radioamateurs, par lettres, lors de rencontres dans les périodes d’accalmie… Beaucoup de ces informations n’ont pas pu être publiées, faute de vérification possible. Mais rétrospectivement, la plupart se sont révélées exactes.
En recoupant les témoignages du terrain avec des informations issues des milieux diplomatiques, d’organisations humanitaires et quelques rares contacts dans l’armée ou la police, la réalité nous a éclaté aux yeux : à Srebrenica avait été commis le plus grand crime des guerres yougoslaves.
Quelle ampleur ? Nous avons appris que « sur les 700 personnes qui avaient quitté Srebrenica, seules 300 avaient atteint le territoire contrôlé par l’armée de Bosnie », sans savoir ce qu’étaient devenues les autres. On nous rapporta également qu’« un nombre inconnu d’hommes de 16 à 55 ans avaient été isolés et conduits à Bratunac par les forces serbes ‘parce qu’on les soupçonnait d’avoir commis des crimes de guerre’ ». Nous avons été informés du comportement honteux et lâche du bataillon néerlandais de l’UNPROFOR…
Malgré tout, nous n’avons pas réussi à établir ne serait-ce qu’une estimation approximative du nombre de morts. Miša Vasić, qui rédigeait l’article principal sur Srebrenica, a raccroché le téléphone juste avant le bouclage, s’est levé brusquement et est sorti de la rédaction sans un mot. Il est revenu un quart d’heure plus tard. « Il y a plus de 1600 tués », a-t-il dit en se rasseyant devant son ordinateur.
Habitués aux exagérations et à la propagande après quatre ans de guerre, ce chiffre nous semblait beaucoup trop élevé. Vraiment : les forces de l’armée de la Republika Srpska (VRS) auraient exécuté 1600 prisonniers, alors que l’Occident menaçait d’intervenir ? Était-il possible que les paroles de Vučić, ce même 20 juillet, se réalisent alors que Miša Vasić écrivait « 1600 morts, sans confirmation » et signait son texte, Sur le sentier de guerre ?
Aujourd’hui, nous savons qu’à Srebrenica, plus de 8000 garçons et hommes ont été massacrés, et les procès du Tribunal de La Haye (TPIY) ont établi dans le détail la planification et l’exécution de cette opération sanglante. Depuis 1995, presque tous les journalistes seniors de Vreme ont écrit à ce sujet. Pour beaucoup d’entre nous, l’article de Dejan Anastasijević, intitulé Srebrenica pour les débutants et publié en 2005, fait figure de texte de référence.
« Du 11 au 16 juillet s’est déroulé le massacre des hommes de Srebrenica, au moins 8000 d’entre eux, après leur séparation des femmes et des enfants », écrivait Dejan. « Le massacre, comme nous l’avons appris lors du procès du général Krstić et par le témoignage de Miroslav Deronjić, le chef du SDS [Parti démocrate serbe, NdT] de Bratunac, avait été soigneusement préparé. Les bus pour les ‘colis’ (le nom de code des futures victimes) étaient déjà prévus, ainsi que les lieux d’exécution : écoles, maisons de la culture, entrepôts, halls d’usine ; le terrain de football de Bratunac fut de nouveau trempé de sang. Les fosses communes et l’équipement – pelleteuses, excavatrices et camions pour transporter les corps – avaient également été préparés à l’avance. Quand on connaît l’état de la VRS à cette époque, il faut reconnaître que toute l’opération fut menée avec une efficacité et une discrétion surprenantes. Il a fallu des mois pour que l’ampleur du crime apparaisse au grand jour et des années pour en reconstituer tous les détails. »
Moi aussi, j’ai beaucoup écrit sur Srebrenica. Tout en comprenant parfaitement la bestialité du commandant de la VRS Ratko Mladić, du président de la RS Radovan Karadžić et des autres, je cherchais une réponse à cette question : pourquoi ? La réponse définitive a été donnée par les jugements du Tribunal de La Haye : le crime inimaginable de Srebrenica est un génocide dont l’objectif était d’anéantir définitivement la population musulmane de la région, afin qu’elle ne puisse jamais se relever, quelle que soit l’issue de la guerre.
Culture et mémoire
Quelle est aujourd’hui la position de la Serbie face à tout cela ? En d’autres termes, dans quelle mesure le reportage de Vreme et son insistance à établir les responsabilités ont-ils influencé l’opinion publique et la confrontation avec le passé ?
Le résultat est plutôt maigre. Certes, il n’y a presque plus personne pour nier le massacre de Srebrenica. Cependant, la révision de l’histoire, sous le régime actuel, ne l’a pas épargné. On assiste à une relativisation, à une minimisation du nombre de victimes, à la mise en avant des crimes de guerre commis contre les Serbes, etc.
Particulièrement dangereuse est la campagne ignoble menée par le président de la Serbie, Aleksandar Vučić, et son Parti progressiste serbe (SNS). Il s’agit de faire l’amalgame entre l’ensemble du peuple serbe et Mladić, Karadžić et les autres condamnés pour le génocide de Srebrenica.
Cette imposition d’une culpabilité collective est résumée dans le slogan du SNS – « Nous ne sommes pas un peuple génocidaire ». Le fait que personne, absolument personne, n’accuse les Serbes en tant que peuple n’a aucune importance pour Vučić. Au contraire, il s’est couvert du drapeau national à l’Assemblée générale des Nations unies pour protester contre l’adoption de la résolution sur Srebrenica. Ce faisant – selon ses propres mots – il défendait les Serbes et la Serbie.
Mis à part l’obtention de gains politiques les plus vulgaires, pourquoi Vučić et ses collaborateurs humilient-ils ainsi le pays et tous ses citoyens, pourquoi irritent-ils et provoquent-ils toute la région ?
Parce que le point de départ et le fondement de leur politique sont le chauvinisme, l’attisement des instincts les plus bas et la haine. Par leurs actes et leurs omissions, ils ont créé un système et des circonstances qui ont pavé la voie sanglante menant à Srebrenica en juillet 1995, il y a maintenant 30 ans. C’est pourquoi ils doivent faire passer tout le monde autour d’eux pour des complices.












