Archive - Serbie : le printemps des étudiants (2/5) | à Vidovdan, le flambeau de la contestation passé aux citoyens

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Près de 140 000 personnes ont déferlé samedi 28 juin dans les rues de Belgrade. Les étudiants ont passé le flambeau aux citoyens pour poursuivre la lutte. Des heurts violents ont éclaté avec la police, tandis que la suite du mouvement demeure plus qu’incertaine.

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Par Tara Mirković

Place Slavija, le « feu vert » est donné par les étudiants
@ Tara Mirković/ CdB

La température avait légèrement baissé, un vent léger parcourait les rues de Belgrade et les nuages rendaient l’atmosphère un peu plus respirable, après plusieurs journées caniculaires. Pourtant, en ce samedi 28 juin, jour de Vidovdan, l’une des dates les plus importantes de la mémoire collective serbe, la tension restait palpable. « À Vidovdan, tout se voit » avaient averti les étudiants, qui avaient choisi la très symbolique date anniversaire de la bataille médiévale de Kosovo Polje pour appeler à une manifestation massive à Belgrade, une sorte de « 15 mars bis » avant les vacances d’été.

Aux alentours de 16h, une marée humaine a commencé à déferler par le pont Gazela depuis les quartiers modernes de Novi Beograd en direction de la place Slavija, où le rassemblement était convoqué à partir de 18h. Les bikers et les vétérans, soutiens et « anges gardiens » des étudiants, ont comme à leur habitude défilé le long de l’avenue pour marquer le début du rassemblement, sous un tonnerre d’applaudissements.

Près de 140 000 personnes, selon l’Institut indépendant Archives des rassemblements publics, ont foulé les rues de Belgrade, montrant que le mouvement initié il y a sept mois est toujours bien vivant. Cela malgré les nombreux obstacles du pouvoir, selon une stratégie désormais bien rodée et déjà mise en œuvre lors de la manifestation du 15 mars : annulations d’autocars, travaux inopinés sur les axes autoroutiers, alertes à la bombe, suspension du trafic ferroviaire… Rien n’a pourtant empêché les citoyens, venus des quatre coins du pays, de s’organiser par leurs propres moyens pour rejoindre la capitale. Le ministère de l’Intérieur, de son côté, a avancé le chiffre de 36 000 participants.

Pendant ce temps, dans ce qui semblait être une réalité parallèle, une foule compacte affluait autour du Parlement, devant « Ćaciland », le campement des partisans d’Aleksandar Vučić depuis plusieurs mois. Ce rassemblement aux airs de foire populaire s’étendait cette fois sur une zone bien plus vaste. Les rues avoisinantes étaient bloquées, gardées par des cordons de police, une scène avait été installée, officiellement pour une « soirée littéraire », tandis qu’une musique assourdissante a résonné sans interruption tout au long de la journée.

Les étudiants passent le relais aux citoyens

Quelques jours plus tôt, les étudiants avaient adressé deux principales revendications au gouvernement : la convocation d’élections anticipées et le démantèlement du camp installé dans le parc des Pionniers. La fin de la manifestation avait été annoncée pour 21h, heure fixée comme « ultimatum ». À 19h11, heure à laquelle une arme sonique avait été utilisée lors du rassemblement du 15 mars, ont débuté les seize minutes de silence en hommage aux seize victimes de Novi Sad.

Plusieurs discours se sont succédé. Parmi les intervenants, le professeur universitaire Milo Lompar, le recteur de l’Université de Belgrade Vladan Djokic, un vétéran de la bataille de Košare, ainsi que plusieurs étudiants. Du chant « Le Kosovo est le cœur de la Serbie », en passant par des références à l’Église orthodoxe et à « l’intégralisme » serbe, la manifestation a pris des couleurs très patriotiques. Comme une réponse aux attaques d’Aleksandar Vučić et de ses porte-parole, selon lesquelles le mouvement est orchestré par des mercenaires étrangers, des « traîtres » et des « anti-Serbes ».

La manifestation s’est conclue par l’intervention d’une étudiante, qui a dressé un tableau sombre de la situation sociale en Serbie : corruption endémique, bradage des ressources naturelles à des entreprises étrangères, conditions précaires des agriculteurs et des travailleurs. Elle a également dénoncé les projets néfastes à abandonner, comme le projet d’exploitation du lithium de la vallée du Jadar.

Elle a affirmé que les étudiants s’étaient levés avec un objectif clair, « le retour de l’État entre les mains du peuple », et a appelé à un changement en profondeur du système, ajoutant que « les élections sont un moyen de sortir de la crise sociale provoquée par des décisions politiques contraires aux intérêts du peuple ». Et de conclure : « Aujourd’hui, 28 juin 2025, nous déclarons le gouvernement illégitime ». Un appel on ne peut plus clair à l’organisation d’élections législatives anticipées, justes et transparentes. Des fumigènes verts ont ensuite été allumés, marquant symboliquement le « feu vert » donné aux citoyens par les étudiants, qui leur ont « passé le flambeau » de la lutte.

Un étudiant a alors lu la proposition d’un accord social, soulignant la nécessité de remettre les institutions au service des citoyens et non des partis. Parmi les revendications fondamentales figurent la satisfaction des demandes étudiantes, la réforme de l’Éducation, la reconnaissance légale des plénums étudiants, de meilleurs salaires et une égalité de traitement pour tous les enseignants, ainsi que le respect de l’autonomie universitaire.

Heurts violents avec la police et avantage au régime ?

Pour la première fois après plusieurs mois de manifestations massives et non-violentes, des heurts ont éclaté avec la police. À 21h, heure fixée comme « ultimatum », les étudiants ont symboliquement retiré leurs chasubles jaunes, donnant ainsi le « feu vert » à la désobéissance civile. Bien qu’ils n’aient pas appelé à la violence, ils ont précisé que la manifestation ne relevait plus d’un mouvement étudiant, mais d’une protestation citoyenne.

La police a aussitôt lancé une intervention musclée dans le centre de Belgrade, accompagnée de tirs de gaz lacrymogène, alors que les manifestants ne semblaient présenter aucune menace directe, si ce n’est par leur présence en nombre devant « Ćaciland ». De son côté, le directeur de la police, Dragan Vasiljević, a déclaré que la police avait utilisé une « force minimale » pour empêcher les agressions contre l’État et ses représentants. Au total, 77 personnes ont été interpellées, dont un mineur, et 38 sont toujours en détention.

« Le gouvernement disposait de tous les mécanismes et du temps nécessaire pour répondre à nos demandes et éviter toute escalade. Il a choisi la voie de la violence et de la répression contre les citoyens. Toute radicalisation de la situation relève désormais de sa responsabilité », ont déclaré les étudiants sur X.

La soirée a également été marquée par plusieurs attaques et intimidations contre des journalistes. Dans un communiqué, il a été précisé que la zone située devant le Parlement avait été déclarée « interdite » d’accès à certaines rédactions. Un homme a tenté d’empêcher les équipes des chaînes de télévision N1, Newsmax et Al Jazeera Balkans de couvrir les événements devant le « Ćaciland », tandis qu’un journaliste du quotidien Danas a été agressé par un policier en civil. Malgré la présence immédiate des forces de l’ordre, celles-ci n’ont pas réagi et ont même participé aux violences commises envers les journalistes.

De leur côté, les « étudiants qui souhaitent étudier », soutiens du président Vučić, ont proclamé leur victoire en annonçant leur « retour en cours dès lundi pour passer leurs examens ». Le président de la République ne s’est pas fait prier pour les féliciter, et s’est déclaré satisfait de la manière dont les « terroristes » avaient été neutralisés.

Le mouvement reste donc bien en vie, mais sa direction reste incertaine, tandis que la répression risque de se durcir dans les prochaines semaines.