Serbie : à Novi Sad, mobilisation citoyenne pour sauver le Danube et sa biodiversité

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Depuis le début de l’été à Novi Sad, un groupe de militants, de citoyens, de touristes et d’étudiants protègent la zone verte connue sous le nom de Dunavac-Šodroš, près du chantier naval. Car cette oasis de biodiversité est menacée par les promoteurs immobiliers. Reportage.

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Traduit par Nikola Radić (article original) | Adapté par la rédaction

© Facebook / Neformalna građanska inicijativa Dunavac- Šodroš

Afin d’empêcher l’arrivée d’engins lourds et de ceux qui ont déjà commencé à abattre la forêt sur cette partie des berges, ils y ont installé le Šodros Survivor Camp. Selon le Plan général d’urbanisme (GUP), cette oasis devrait accueillir un complexe résidentiel, immédiatement surnommé « Novi Sad sur l’eau », en référence au récent complexe résidentiel de luxe à Belgrade – la capitale et son quartier de Savamala sont tombés il y a déjà longtemps et le Belgrade Waterfront est en phase d’achèvement. À Zagreb, une idée similaire n’a pas vu le jour grâce à la résistance de citoyens et une alternance politique à la tête de la capitale croate. Que se passera-t-il à présent de Novi Sad ? Adopté, le GUP a tout de suite été contesté et le Šodros Survivor Camp est devenu une métaphore de ce combat qui a commencé bien avant juin, quand les 25 premiers peupliers ont été abattus.

« Depuis deux ans, les organisations de la société civile se battent pour que cet espace reste intact, c’est-à-dire qu’il soit protégé et reconnu comme un lieu de biodiversité miraculeuse à proximité de la ville », explique la militante Vesna Galečić. « Les grandes villes européennes ont des endroits comme celui-ci. Vienne a sa forêt sauvage. L’Union européenne, qui a reconnu l’importance des zones aquatiques le long du Danube, les a incluses dans sa stratégie à l’horizon 2035. On considère que ces zones atténuent le changement climatique. On prévoit donc de les protéger et de les maintenir telles quelles. »

La mafia de la construction a mis sa patte sur ce terrain.

« Or, la mafia de la construction a mis sa patte sur ce terrain », poursuit Vesna Galečić. Des plans pour la construction d’un complexe résidentiel dans la zone existent bel et bien. Cependant, les autorités municipales insistent davantage sur la construction d’un quatrième pont sur le Danube, qui relierait Novi Sad à la route de Ruma, en passant par le Šodroš. La parcelle où les peupliers ont été coupés ne faisait cependant pas partie du plan du pont, souligne Vesna Galečić.

« [La société Koridori et l’entreprise chinoise qui devrait bâtir le pont] se sont pointées et ont abattu les arbres, alors qu’il y avait des promeneurs, des enfants, des pêcheurs... Ils abattaient ces arbres magnifiques sans aucune clôture de protection. Cela a été à l’origine du camp, car nous nous sommes sentis obligés de protéger le poumon de Novi Sad, qui compte plus de 200 espèces de plantes et d’animaux strictement protégées. Nous emmenons les citoyens qui viennent voir ces merveilles faire un tour en bateau et se familiariser avec les espèces, en partenariat avec la Société pour la protection des oiseaux de Serbie. Ils peuvent voir des renards, des castors et un merveilleux spécimen de pic noir, espèce presque disparue d’Europe et qui représente un véritable trésor local, alors que notre Institut provincial (de Voïvodine, ndlr) de protection de la nature ne veut même pas se rendre sur le terrain pour valoriser ces espèces. Nous nous demandons combien d’entre elles sont mortes pendant l’abattage des arbres, car c’était en effet la période de nidification. »

La spécificité du gouvernement serbe est qu’il apprend avec le temps à utiliser la pression adaptée à la situation.

Brajan Brković, figure médiatique de la protection du Šodroš et des manifestations contre le GUP, estime que plus de 2000 personnes sont passées par le camp jusqu’à présent, et qu’environ « 150 travaillent à la survie du camp et une trentaine sont chargées des permanences et des affaires communales ». Depuis peu, ils font toutefois face de plus en plus souvent à des visites d’inconnus dans des voitures de luxe, ce qu’ils perçoivent comme une intensification de la pression.

« La spécificité du gouvernement serbe est qu’il apprend avec le temps à utiliser la pression adaptée à la situation », explique Brajan Brković. « Au début, on nous a ignorés, puis après 20 jours, la police a commencé à venir vers nous, ensuite quelqu’un est venu vandaliser un panneau et maintenant ça a pris la forme de visites régulières de personnes dans des voitures chères et qui ressemblent aux agents de sécurité avec qui nous avons eu des échauffourées lors de la manifestation le jour de l’adoption du GUP. »

Les militants sont également confrontés à une pression médiatique constante des médias pro-gouvernementaux. Un avant-goût de pressions physiques directes, dont les campeurs sont conscients. « Cette pression physique directe n’a pas encore pris la forme de celle de Savamala, à savoir l’arrivée subite de 20 individus avec des machines qui démolissent tout. Mais la peur a disparu après la manifestation du 21 juillet, lorsque la centaine de personnes que nous étions a décidé de ne plus subir ces trois formes de violence : physique, verbale et institutionnelle. Quand la sécurité a commencé à nous battre, nous avons répondu. »

C’est Novi Sad en miniature, comme elle devrait l’être. Ville multiculturelle avec une culture du dialogue.

Dans le camp, on trouve plusieurs générations de personnes et pas seulement des citoyens de Novi Sad. Il y a aussi de nombreux étudiants de Bosnie-Herzégovine, et comme le souligne Brajan Brković, des citoyens d’orientations idéologiques différentes. « C’est Novi Sad en miniature, comme elle devrait l’être. Ville multiculturelle avec une culture du dialogue, où l’on échange des arguments. Parfois nous ne sommes pas d’accord, mais il nous arrive aussi de changer d’avis. Parfois on remarque quand quelqu’un a changé d’avis au fil de ces échanges et du temps passé sur le site. Notre communauté représente ce à quoi nous aimerions que Novi Sad ressemble vraiment. »

Les activistes réclament l’arrêt immédiat des travaux, la traduction en justice de ceux qui ont procédé à l’exploitation forestière illégale, la proclamation du Šodros comme monument naturel et la divulgation de tous les documents relatifs à la construction du pont. Ils ne s’opposent pas au pont, mais pas à cet endroit. C’est surtout le projet de Novi Sad sur l’eau qui les inquiète : Brajan Brković trace des parallèles avec Belgrade et assure que les militants du Šodroš communiquent régulièrement sur les bonnes pratiques de combat avec leurs homologues de Belgrade et Zagreb. « Nous nous attachons à ce que l’intérêt général survive à ce moment de privation du grand capital. Ici tout se résume au combat du capital et des puissants politiques contre les gens ordinaires qui essaient de défendre le Šodroš. »

Les militants tentent de faire partir les engins de construction arrivés récemment sur le site.
(Page Facebook du groupe Dunavac-Šodroš)
(Page Facebook du groupe Dunavac-Šodroš)

La lutte pour la préservation du Šodroš consiste à la fois en la protection physique de la zone et en une bataille juridique. Peu s’attendent à ce que les autorités se préoccupent de la nature, tout comme elles n’ont pas pris en compte les objections des citoyens au GUP. « Je n’espère rien d’eux. Il est tout à fait clair qu’ils nous ignorent, mais nous avons sauté cette étape », tranche Vesna Galečić, précisant qu’ils se sont tournés vers le Parlement européen, dont ils espèrent qu’il forcera les institutions à reculer.

« C’est pourquoi on dit : ’Un pont oui, mais pas à cet endroit’ », insiste Vesna Galečić. « D’ici à Bačka Palanka, il y a 82 km sans un seul pont sur ce tronçon. Qu’ils aillent le construire là-bas. La Convention du Conseil de l’Europe relative à la conservation de la vie sauvage, dite la Convention de Berne, a pris en considération l’appel que leur a lancé l’initiative informelle Dunavac-Šodros. Ils prendront bientôt une décision. Quant à nous, nous devons absolument préserver cette forêt. J’espère que les institutions municipales et provinciales comprendront notre détermination à la préserver pour les générations futures. »