Par Guillaume Balout
Radu Jude l’a filmé, András Lénárd veut lui donner vie : alors que le réalisateur s’apprête à sortir son Dracula Park au cinéma, l’homme d’affaires annonce la création d’un parc à thèmes du même nom pour 2027. Ce projet rejoint la longue liste des sites touristiques récupérant l’image du personnage du roman de Bram Stoker inspiré par le prince valaque Vlad III Țepeș, dit l’Empaleur (1431-1476). D’un musée à Bucarest à un hôtel à Piatra Fântânele en passant par l’incontournable château de Bran, le plus célèbre des vampires représente à lui seul une filière du tourisme roumain, quitte à s’affranchir de la réalité historique.
Le Dracula Park doit voir le jour sur une surface de dix hectares, à la place de hangars désaffectés dans la banlieue de Miercurea Ciuc, au bord de l’Olt. Le bâtiment principal prendra les contours du château gothique de Hunedoara, le plus grand du pays, et sera entouré de répliques de villages sicules, saxons et roumains. Un campement rom et un siège ottoman seront censés apporter ce qu’il faut d’exotisme kitsch au milieu des montagnes russes, des manèges et des maisons hantées. Dans un second temps, András Lénárd prévoit d’aménager, dans une forêt voisine, un sanctuaire d’ours relié au Dracula Park par une télécabine d’où il sera possible d’observer les plantigrades.
L’investissement de départ est chiffré à 56 millions d’euros. Il comprend la participation de la société italienne Zamperla, constructrice d’attractions dans plusieurs parcs à thèmes, dont le Parc Astérix en France. Les promoteurs du projet attendent 600 000 visiteurs par an. En revanche, ils n’ont pas encore tranché entre « Transylvanian Dracula Park » ou simplement « Dracula Park » comme nom officiel. « Nous souhaitons instaurer une marque forte à même d’attirer des touristes de l’étranger. Nous avons imaginé un monde de contes transylvains des XIVe et XVe siècles qui présenterait notre héritage culturel et architectural. Du roi Matthias Corvin jusqu’à Dracula, aux Ottomans, aux Tatars, on mettra aussi l’accent sur les cultures sicules, saxonnes, roumaines et roms », a promis András Lénárd lors d’une conférence de presse sur le Dracula Park, tout en admettant que « ce nom peut être controversé dans cette région. »
L’arnaque Dracula
Il est difficile de savoir s’il se référait au fait que Vlad l’Empaleur n’a jamais régné en Transylvanie ou bien à l’un des plus grands scandales politico-financiers de ces vingt dernières années en Roumanie. En 2001, Dan Matei Agathon, alors ministre du tourisme, lance une souscription publique pour la réalisation d’un Dracula Park sur le plateau de Breite, une réserve naturelle protégeant une forêt de chênes centenaires, de hêtres et de bouleaux près de Sighișoara, la prétendue ville natale de Vlad l’Empaleur. Sur une cinquantaine d’hectares, un château, un hôtel, des restaurants, des bars, des magasins de souvenirs et un pompeux Institut international de vampirologie doivent former le plus grand parc d’attractions d’Europe de l’Est.
Le projet est crédible et les sociaux-démocrates au pouvoir apportent même quelques gages : l’opération est menée par la Banca Comercială Română (BCR), établissement bancaire public, et le Premier ministre Adrian Năstase en personne lui confie une partie de ses deniers personnels. Marian Oprișan, président du conseil départemental du Vrancea, demande au directeur de la BCR de son département d’inciter les acteurs économiques et politiques locaux à acquérir des actions dans Dracula Park SA, la société constituée pour la construction et l’exploitation du site. « Je crois que ce projet mérite l’effort de chacun pour faire de la Roumanie une place de choix pour les touristes du monde entier », affirme-t-il au journal Milcovul en 2002. Au total, plus de deux millions d’euros sont collectés auprès de quatorze mille Roumains.
Néanmoins, il s’avère rapidement que le Dracula Park ne peut pas être érigé sur le plateau de Breite. Adrian Năstase envisage de le délocaliser à Snagov, au nord de Bucarest, mais sa décision est annulée par son successeur libéral Călin Popescu-Tăriceanu en 2006. Les actionnaires de Dracula Park SA découvrent également qu’ils ne possèdent que 45 % des parts, les décisions revenant à quelques grands investisseurs comme le brasseur autrichien Brau Union ou le limonadier américain Coca-Cola. L’argent est finalement mobilisé pour des placements immobiliers et boursiers sans que les souscripteurs perçoivent de dividendes. Dracula Park SA présente son dernier chiffre d’affaires annuel en 2014.
Le conte de fées d’András Lénárd
Le projet d’András Lénárd n’est pas forcément plus rassurant au regard des antécédents de l’homme d’affaires de 47 ans. Dans les rares entretiens qu’il accorde à la presse hongroise, il n’hésite pas à raconter sa propre légende de self-made man bâtie sur son audace : celle d’un jeune Hongrois de Transylvanie parti aux États-Unis, au milieu des années 1990, « avec 270 dollars en poche ». D’abord peintre en bâtiment, il réalise ses premières affaires en vendant des équipements sportifs. Son rêve américain prend fin en 2001 lorsqu’il est arrêté dans le cadre d’un dossier impliquant trois jeunes femmes sans papier qu’il aurait fait venir de Hongrie dans un club de strip-tease new-yorkais.
De retour en Roumanie, András Lénárd investit dans l’immobilier et l’énergie, revendant notamment des centrales hydroélectriques à la compagnie publique hongroise MVM. Il se lance ensuite dans la bière. En 2014, il construit ainsi la première de ses deux brasseries produisant la Csíki Sör à Sânsimion, à quelques kilomètres du futur Dracula Park. Il se fait remarquer en raison d’un litige avec Heineken qui souhaite interdire la commercialisation de sa Igazi Csíki Sör – « La véritable bière Ciuc » en hongrois – le géant néerlandais possédant la bière roumaine Ciuc. En 2020, tandis qu’il ajoute une usine de chips à son complexe brassicole, il fonde l’Association des industriels du Pays sicule. András Lénárd se targue alors de ne pas connaître le niveau de sa fortune.
L’année 2024 débute toutefois bien mal pour lui. Le 7 janvier, il est contrôlé en excès de vitesse avec sa Bentley à Nădlac, à la frontière hongroise, et tente de s’y soustraire en présentant son passeport diplomatique hongrois : non seulement sa manœuvre fuite dans les médias, mais le gouvernement de Budapest lui retire son précieux sésame. Du côté des affaires, la mauvaise santé économique du groupe Csíki le pousse à vendre toutes ses parts à un partenaire néerlandais en septembre dernier. Le Dracula Park est donc sa dernière aventure. Dans le film de Radu Jude, l’acteur interprétant le vampire s’enfuit du restaurant qui l’engage, poursuivi par les touristes et les propriétaires de l’établissement floués.
Matei Cazacu, Dracula, de l’empaleur Vlad III à l’empereur des vampires, Editions Tallandier, Paris, 2020, 512 pages, 11,50 euros.









