Roumanie : l’Église orthodoxe, abus sexuels, chantage et silence

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C’est la première fois qu’un évêque est condamné pour viol en Roumanie. Dix ans après les faits, deux religieux ont été condamnés pour une sombre histoire d’abus sexuels et d’extorsion dans un séminaire orthodoxe. Bien aidée par la justice, l’Église avait tout fait pour étouffer l’affaire.

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Par Benjamin Ribout

Une église orthodoxe à Cândești vale, dans le județ de Dâmbovița en Roumanie.
@Benjamin Ribout / CdB

Ça aura pris du temps, mais Corneliu Onilă et Sebastian Jitaru ont enfin été condamnés ce printemps par la justice roumaine. Le premier était épiscope de Huşi, dans le nord-est de la Roumanie, le second moine au même endroit. Pendant des années, ils ont abusé de jeunes du séminaire théologique dirigé par le premier dans cette petite ville située à la frontière avec la République de Moldavie. Sur place, tout le monde savait, mais rien ne semblait pouvoir les déstabiliser. Et en haut lieu, dans l’institution orthodoxe, on savait aussi.

Sebastian Jitaru, aidé par d’autres moines, possédait des vidéos de Corneliu Onilă en train d’abuser des jeunes dans la chapelle du séminaire - c’est là que les faits se passaient généralement. Il a décidé de le faire chanter pour obtenir de l’argent et surtout contre la promesse d’une ascension dans la hiérarchie ecclésiastique. Son plan fonctionna si bien que lorsque, fin février 2016, le Saint-Synode de l’Église orthodoxe roumaine se réunit à Bucarest Sebastian Jitaru, simple moine de Huși, fut élevé au rang d’archimandrite. Et qui a poussé son dossier sur le haut de la pile ? Son supérieur hiérarchique, Corneliu Onilă.

Le patriarche Daniel de Roumanie valida la procédure, aucun des 50 épiscopes de Roumanie ne s’étonna que cette promotion éclair puisse être menée en deux semaines, sans analyse de fond. Bien entendu, il était de notoriété dans toute l’Église qu’Onilă et Jitaru utilisaient leurs pouvoirs et leur chapelle pour satisfaire leurs appétits sexuels sur « de jeunes adolescents à l’aspect juvénile et issus de milieux défavorisés », comme l’établira plus tard l’enquête de la justice. En réalité, le nouvel archimandrite faisait chanter son supérieur depuis de nombreuses années, les premiers viols remontant à 2006. La promotion devait acheter le silence de Jitaru, du moins l’institution religieuse l’espérait-elle à l’époque.

Chantage

Les choses se corsèrent lorsque des vidéos fuitèrent dans la presse. Onilă porta plainte à l’été 2017 pour extorsion, directement auprès de la Direction nationale anti-corruption (DNA), mais la justice, souvent bien conciliante à l’égard de l’Église orthodoxe, assura le service minimum en ne statuant uniquement que sur le volet des extorsions. Elle condamna ainsi Jitaru et ses frères moines, qui trempaient eux aussi dans le chantage et en percevaient des avantages, laissant entièrement de côté le volet des abus sexuel. Onilă put donc faire profil bas et quitter tranquillement sa charge « de son plein gré ».

Aucune enquête pour abus sexuel n’avait encore été ouverte. Aux yeux de la loi, il s’agissat d’une simple affaire de chantage entre deux ecclésiastiques, malgré les fuites dans la presse et le scandale dans la région. Les vidéos demeurent au chaud dans les tiroirs de la DNA. Il fallut que les journalistes de Să fie lumina (« Que la lumière soit »), un petit média d’investigation spécialisé sur les questions religieuses, enquêtent et publient une des vidéos pour que la justice brise enfin le mur du silence. On était alors fin 2019.

Cinq ans plus tard, le 30 avril 2025, la décision définitive est enfin tombée, Corneliu Onilă écope de huit années de réclusion. C’est la première fois dans l’histoire de l’Église roumaine qu’un évêque est condamné pour viol. Très peu d’ecclésiastiques ont même été condamnés par la justice. De son côté, le maître chanteur violeur est bon pour quinze ans de prison. Les peines sont relativement légères. Ils n’ont été jugés et condamnés « que » pour une centaines de viols sur la période 2015-2017, alors que l’enquête a démontré que les faits remontaient à bien plus loin, au moins une dizaine d’années avant, mais la justice a estimé qu’ils étaient prescrits.

170 000 euros pour les victimes

Malgré tout, la décision devrait faire date dans un pays où les juges estiment généralement que des victimes mineures ont pu consentir à des actes sexuels avec des hommes beaucoup plus âgés tout simplement parce qu’elles n’en avaient pas parlé à leurs parents, parce qu’elles avaient continué à fréquenter l’auteur, voire pas opposé de résistance physique au moment des actes.

C’est également la première fois que des institutions ecclésiastiques sont condamnées à verser une compensation pour le préjudice moral des victimes. Le jugement pénal rendu par le tribunal administratif de Galati ordonne l’octroi de dommages moraux d’un montant de 170 000 euros aux victimes de l’affaire. Pour l’heure, l’Église refuse de payer quoique ce soit, ne s’estimant pas responsable.

Interrogé courant juillet, le Saint-Synode ne semble pas non plus enclin à effacer les nombreuses fresques sur lesquelles l’ancien épiscope est représenté. Effacer des peintures d’ecclésiastiques sanctionnés par des lois pénales ou ecclésiastiques ne ferait « pas partie de la tradition », selon l’institution. Sur la période 2009-2017 des dizaines d’églises et monastères du département ont en effet été peintes avec le visage d’Onilă. Bien qu’ayant renoncé à son titre d’épiscope, celui-ci est toujours moine. Entre la révélation des faits en 2017 et sa récente condamnation, il avait même conservé son logement de fonction et son salaire. Les victimes, elles, ont pour la plupart été ordonnées prêtres.

Jean-Arnault Dérens, Géopolitique de l’orthodoxie. De Byzance à la guerre en Ukraine, Paris, Tallandier, avril 2025, 384 pages, 23 euros.

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