Roumanie : avec Anca Alexandrescu, l’extrême droite échoue à prendre Bucarest

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La communicante Anca Alexandrescu, qui a chuchoté à l’oreille des sociaux-démocrates pendant vingt ans, faisait partie des favoris à l’élection municipale anticipée de Bucarest. Cette fervente admiratrice de Călin Georgescu, soutenue par le principal parti d’extrême droite du pays, a été battue par le candidat conservateur du PNL.

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Par Guillaume Balout

Anca Alexandrescu le 10 novembre 2025.
Page Facebook officielle de la candidate Alexandrescu.

Mise à jour - 8 décembre, 9h : Anca Alexandrescu arrive finalement en seconde position, avec 21,94% des suffrages, derrière le candidat du PNL, Ciprian Ciucu (36,16%). Daniel Băluță (PSD) finit troisième avec 20,51%.

7 décembre, 21h : Selon les résultats sorties des urnes de 21h, le candidat du Parti national libéral (PNL), Ciprian Ciucu est élu maire de Bucarest, avec 33% des suffrages. Il devance le candidat du Parti social-démocrate (PSD), Daniel Băluță (25,7%), tandis que la candidate d’extrême droite Anca Alexandrescu n’arrive qu’en troisième position avec 20,3% des suffrages.

Ce scrutin anticipé ne comptait qu’un seul tour.


5 décembre - 8h : Suivre le parcours méandreux d’Anca Alexandrescu, c’est lire à livre ouvert la trajectoire des élites politiques roumaines au cours des quatre dernières décennies. Celle des apparatchiks du régime communiste convertis à la social-démocratie avant de basculer vers la mouvance nationaliste et complotiste. Candidate au fauteuil de maire de Bucarest, vacant depuis l’élection du libéral Nicușor Dan à la présidence en mai, cette journaliste de cinquante-trois ans se présente avec le soutien de l’Alliance pour l’unité des Roumains (AUR), premier parti d’opposition classé à l’extrême droite, et du Parti national paysan démocrate-chrétien (PNȚCD), héritier du mouvement agrarien dont le président Aurelian Pavelescu est en pâmoison devant Donald Trump. D’autres groupuscules d’extrême droite, dont les onze sénateurs dissidents du Parti des jeunes (POT) et de SOS Roumanie, sont derrière elle.

Dans une capitale traditionnellement favorable aux courants libéraux, Anca Alexandrescu, qui n’aime rien tant que de se répandre sur sa vie privée, réussit à se faire entendre parmi les seize concurrents. Ces dernières semaines, elle a ainsi effectué une percée remarquée dans les sondages, dépassant parfois les 20 % des intentions de vote. Cela la situe juste derrière Daniel Băluță, maire du quatrième arrondissement (Parti social-démocrate, PSD), et Ciprian Ciucu, maire du sixième arrondissement (Parti national libéral, PNL), mais désormais devant Cătălin Drulă, député du Timiș (Union Sauvez la Roumanie, USR). Face à ses trois principaux rivaux, dont les formations sont réunies dans la coalition gouvernementale conduite par Ilie Bolojan (PNL), elle campe volontiers le rôle d’opposante au système.

« Cruella » ou la voix de Liviu Dragnea

Sa biographie témoigne pourtant d’une vie bien insérée dans l’appareil qu’elle souhaite renverser. Fille de Horia Alexandrescu, journaliste sportif bien en cour sous le régime de Nicolae Ceaușescu, elle est impliquée, très jeune, au sein de l’Union de la jeunesse communiste. Après la Révolution de 1989, elle fait ses débuts professionnels dans les journaux de son père et de son mari Dan Andronic. La proximité de sa famille avec le président Ion Iliescu, décédé au mois d’août, lui vaut d’être accréditée au palais Cotroceni pour Evenimentul Zilei, l’un des plus grands quotidiens roumains des années 1990.

Cette fréquentation des hautes sphères du pouvoir l’entraîne sur le terrain de la politique. Elle est d’abord porte-parole du Parti de la démocratie sociale de Roumanie (PDSR), future composante du PSD, pour les élections municipales de 1996, avant de diriger la communication des campagnes législative et présidentielle du PDSR la même année. Elle abandonne le journalisme en 2004 en intégrant le cabinet du premier ministre social-démocrate Adrian Năstase dont elle s’occupe de l’image pour sa candidature à l’élection présidentielle. Battu par Traian Băsescu, Adrian Năstase devient président de la Chambre des députés et Anca Alexandrescu continue de le conseiller.

Elle se targue d’être surnommée "Cruella" dans les cercles du pouvoir.

En froid avec Mircea Geoană, président du PSD, elle rejoint alors l’équipe de campagne de l’ancien social-démocrate Sorin Oprescu, le maire de Bucarest qui se lance dans l’élection présidentielle de 2009. Le candidat d’Anca Alexandrescu est à nouveau défait, mais elle rebondit dans le service de presse de la mairie de la capitale. En mai 2012, avec le retour des sociaux-démocrates au pouvoir, elle devient conseillère du premier ministre Victor Ponta jusqu’à sa chute en novembre 2015. Pendant un temps, la communicante s’éloigne de la politique. En juillet 2016, elle est nommée directrice de la communication de la compagnie pétrolière Rompetrol.

La politique va toutefois bien vite la rattraper. À l’été 2017, bousculé par des mois de contestation dans la rue en raison de son implication dans plusieurs affaires de corruption, Liviu Dragnea, président du PSD et de la Chambre de députés, fait appel aux services d’Anca Alexandrescu. Son influence est si redoutée qu’elle se targue d’être surnommée dans les cercles du pouvoir « Cruella », la célèbre méchante des 101 Dalmatiens. Elle est celle qui s’affiche aux côtés de Liviu Dragnea à chacune de ses sorties médiatiques et qui conseille également la première ministre Viorica Dăncilă. « Au gouvernement, tout le monde sait que, par la voix d’Anca Alexandrescu, parle en réalité Liviu Dragnea », écrit le site Cronica română après que la cheffe de gouvernement décide de l’écarter à la suite de l’incarcération de son mentor en mai 2019.

La contemptrice de « l’État parallèle »

Au cours de ses deux dernières années passées au cœur de la machine du PSD, Anca Alexandrescu participe au développement d’une théorie conspirationniste portée par Liviu Dragnea : « l’État parallèle », une notion qui désigne une prétendue structure de pouvoir, sur le modèle du deep state américain, secrètement à l’œuvre dans tous les secteurs de la société. Il n’est guère surprenant de retrouver Anca Alexandrescu à la réalisation de l’émission « Les coulisses de l’État parallèle », diffusée sur Realitatea Plus, une chaîne de télévision appartenant à l’ancien député Cozmin Gușă dont le fils aîné est l’un des représentants de l’AUR à la Chambre des députés. Ce n’est pas non plus un hasard si, durant cette campagne municipale, George Simion, président de l’AUR, invite les Bucarestois à « donner le coup de grâce à l’État parallèle » en élisant Anca Alexandrescu. Au cœur du programme de cette dernière, on trouve la construction d’un troisième aéroport, d’un hôpital de mille lits et d’une grande salle de spectacle.

« Călin Georgescu a été mis en examen sur la base d’un réquisitoire monté par les services de l’État parallèle qui nous ramènent dans les années 50  ».

Sa rupture avec les sociaux-démocrates consommée, elle devient une fervente admiratrice de Călin Georgescu, candidat indépendant à l’élection présidentielle de novembre 2024 qui fait sien le discours complotiste. Sa qualification au second tour est toutefois annulée en raison d’ingérences extérieures et, en juillet, il est poursuivi pour avoir glorifié des criminels de guerre. « Călin Georgescu a été mis en examen sur la base d’un réquisitoire monté par les services de l’État parallèle qui nous ramènent dans les années 50. Je suis toutefois surprise qu’ils n’aient rien trouvé sur ce qu’il a fait dans son adolescence ! Seulement depuis 2020. Hé, pourquoi vous n’avez été que de 2020 à 2024 s’il a en permanence violé la loi ? Quelques vauriens de l’État de droit annoncent aujourd’hui qu’ils ont monté un dossier contre lui… Encore un ! », s’émeut ainsi Anca Alexandrescu l’été dernier sur sa page Facebook. L’ancien candidat déchu ne le lui rend pourtant pas très bien puisqu’il appelle au boycott du scrutin bucarestois de dimanche.