Par Guillaume Balout
C’est un promontoire au milieu d’un désert des Tartares. Un étrange édifice adossé à la mer Noire situé à une dizaine de kilomètres au nord de Sfântu Gheorghe, ancien village de pêcheurs où le bras le plus méridional du delta du Danube achève son cours. De 1950 à 1995, le poste-frontière de Câșla Vădanei hébergeait en permanence une vingtaine de conscrits appelés à protéger la Roumanie d’un danger invisible. Il est menacé aujourd’hui par l’oubli et par les eaux.
Depuis Sfântu Gheorghe, le chemin le plus court pour rejoindre cette ruine reste la grève composée du « sable le plus fin de Roumanie », fierté dont s’enorgueillissent les habitants, un cordon littoral de 34 kilomètres jusqu’au port de Sulina bordé par une steppe de végétation rase et écrasé par le soleil d’août. Après avoir délaissé la plage officielle sur la gauche, la présence de naturistes révèle l’isolement des lieux avant la solitude d’une exigeante marche de deux heures. De loin en loin, des nuées de cormorans noirs et de goélands pontiques s’envolent, effarouchés, vers le large. Ici et là, la houle agitée rejette les déchets de la civilisation du plastique.
Câșla Vădanei apparaît d’abord comme une vague tache noire à l’horizon, fantasmagorie d’un phare sans lanterne. Dans un roumain archaïsant, « Câșla Vădanei » signifie « Ferme de la Veuve ». D’après Alin Varenic, étudiant en histoire à l’Université de Bucarest et originaire de Sfântu Gheorghe, ce curieux nom ne renvoie pas directement à la bâtisse en question, mais à une ancienne étable dont aurait hérité une veuve à la fin du XIXe siècle. Après son annexion en 1878 par le jeune royaume de Roumanie, la Dobroudja du Nord, ancien territoire ottoman comprenant le delta du Danube, fait l’objet d’une vaste politique de colonisation couplée à une intense campagne de roumanisation. « Il y a eu jusqu’à 35 fermes à Câșla Vădanei », assure le jeune historien, soulignant que les vachers et les bergers y font alors paître leurs troupeaux à la belle saison.
Durant la Seconde Guerre mondiale, alors que la Roumanie est opposée à l’Union soviétique voisine, un ennemi plus sournois s’en prend au secteur de Câșla Vădanei : la mer Noire qui ronge inlassablement cette côte sablonneuse. Le chemin entre Sulina et Sfântu Gheorghe, deux positions stratégiques sur le littoral pontique, devient effectivement impraticable et l’armée est contrainte d’en tracer un nouveau le long du canal Tătaru reliant les bras danubiens de Sfântu Gheorghe et de Sulina. Après l’arrivée au pouvoir des communistes, toutes les fermes de Câșla Vădanei sont détruites dans le cadre de la collectivisation. Désertifiée, la zone située entre le canal et la mer est propice à l’aménagement d’une infrastructure militaire avec le rapprochement de la frontière soviétique, désormais au large de Sulina : un poste-frontière est construit en 1950.
Un repaire pour les vaches, les chevaux… et les chacals
« La vie était très dure parce que ce poste-frontière était particulièrement isolé, se souvient l’ancien sergent Ștefan Nichifor, en poste là-bas de 1991 à 1994. On n’avait absolument pas le droit d’entrer en contact avec la population civile de Sfântu Gheorghe. » Un simple groupe électrogène fournit le courant. Dans une étable aujourd’hui disparue, les gardes-frontières élèvent des vaches et des porcs pour leur propre consommation tandis que le reste de la nourriture est convoyé par des charrettes, tirées par des chevaux, depuis Sfântu Gheorghe. Leur quotidien se résume à arpenter en long et en large une bande de sable de douze kilomètres. Ils ne disposent d’aucune embarcation pour intervenir en mer ou tromper l’ennui. Certains soldats sont affectés à Câșla Vădanei à titre de sanction.
Avec le temps, plutôt que prévenir une hypothétique attaque soviétique ou bulgare – ses deux voisins pontiques étaient des alliés au sein du Pacte de Varsovie – la Roumanie assigne une tâche quasiment exclusive aux gardes-frontières : celle d’empêcher ses citoyens de fuir le pays. Là encore, Câșla Vădanei affiche un intérêt tout relatif. « Aucun fugitif ne passait par là parce que la zone était complètement à découvert », reconnaît Ștefan Nichifor. Nommé commandant des postes-frontières de Câșla Vădanei et de Sfântu Gheorghe immédiatement après la Révolution de 1989, Virgil Rugină est moins affirmatif que son ancien subordonné : selon lui, certains frontieriști n’hésitent pas à prendre le large, la nuit en barque, pour rejoindre la Turquie dont les premiers rivages se trouvent pourtant à plus de cinq cents kilomètres...
Le poste-frontière de Câșla Vădanei se présente comme une grande masure de plain-pied avec deux ailes. Malgré les assauts incessants du soleil, de la pluie, du vent et des embruns, sa peinture beige résiste par endroits, tout comme le toit de tuiles en terre cuite et les souches de cheminée. En revanche, il ne reste rien des portes et des fenêtres, donnant à l’ensemble des airs d’épave échouée sur le sable.
À l’intérieur, un long corridor traverse le bâtiment sur toute sa longueur. Le sol des dortoirs, des bureaux, de la cuisine, du réfectoire et de la salle d’eau est jonché d’ossements, de bouses de vache et de crottins de cheval. Seul abri à des kilomètres à la ronde, Câșla Vădanei sert volontiers de refuge aux vaches et chevaux en semi-liberté qui y viennent aussi pour mourir avant d’être dévorés par les chacals, de plus en plus nombreux depuis la disparition du loup du delta du Danube. Quelques graffitis sur les murs et les cendres d’un feu de camp témoignent du passage de quelques amateurs d’exploration urbaine. À l’exception de la carcasse du tableau électrique, tout ce qui a pu être volé l’a été.
Un bâtiment condamné par l’érosion
Après la chute du régime communiste, tous les postes-frontières roumains passent sous le contrôle du ministère de l’intérieur par le biais de la police des frontières. En réalité, c’est bien de leur démantèlement dont il s’agit. Les conscrits en poste à celui de Câșla Vădanei l’abandonnent en 1995 pour rejoindre la compagnie de gardes-frontières de Sfântu Gheorghe, près du phare. Depuis 2009, une station SCOMAR, installée à la sortie du village, surveille la circulation maritime.
En 2003, afin de se conformer aux règles de l’Union européenne, le gouvernement décide de céder les quinze postes-frontières du delta du Danube. La police des frontières ne pouvant vendre des biens appartenant au domaine public, l’idée consiste à les confier aux collectivités locales, amenées ensuite à les privatiser. Selon le quotidien România Liberă, celui de Câșla Vădanei est convoité par le conseil départemental du Tulcea pour le compte d’Alexandru Stroe, figure des « barons du delta », à la tête de la société Deltacons. Son intention serait de récupérer le terrain pour un projet touristique, mais l’Administration de la réserve de biosphère du delta du Danube (ARBDD), chargée de veiller à la protection de cet écosystème depuis 1992, s’y oppose, rappelant l’impossibilité de développer une activité économique dans un couloir de migration pour plusieurs espèces d’oiseau.
Malgré cette affaire, la commune de Sfântu Gheorghe n’écarte pas aujourd’hui la possibilité de donner une seconde vie au bâtiment. « Ce serait intéressant d’en faire un lieu à visiter. On pourrait faire venir ici les touristes en tracteur et leur raconter l’histoire de ce poste-frontière, estime la maire adjointe Mira Bălan qui s’occupe également du musée du village. Actuellement, de nombreuses excursions empruntent le canal Tătaru, à moins de deux kilomètres de là, en direction des lacs Roșu et Roșuleț. Une telle initiative nécessiterait l’aval de la police des frontières et de l’ARBDD, mais ni l’une, ni l’autre n’a répondu à nos sollicitations.
Quel que soit le sort réservé à l’ancien poste-frontière de Câșla Vădanei, il ne pourra qu’être éphémère. Lorsque les derniers gardes-frontières s’en vont il y a trente ans, il se trouve encore à 300 mètres du rivage. Aujourd’hui, les vagues s’écrasent à moins de cent mètres de son arrière-façade. À ce rythme-là, elles devraient commencer à le submerger dans une quinzaine d’années.












