Spiritualité chrétienne

Blog • Peter Deunov : « Le juste vivra par la foi »

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Le penseur chrétien Peter Deunov, souvent appelé Maître Beinsa Douno (1864-1944), est relativement bien connu en France, cependant les traductions de qualité directement à partir du bulgare sont assez rares. Voici un texte inédit en français, choisi presque au hasard parmi les dizaines de volumes disponibles en langue bulgare. Extrait d’un discours prononcé en 1930.

Peter Deunov
DR

« Le juste vivra par la foi ». Voici une des phrases importantes des Écritures. Beaucoup de prédicateurs des temps anciens ont pris position sur cette phrase ; les nouveaux prédicateurs, nos contemporains, prennent également position sur elle. Le mot « juste » peut recevoir une acception large, tout comme il peut recevoir une acception étroite. Par ailleurs, le mot « foi » est fréquemment employé au sens de croyance. Cependant, il a été dit que le juste vivra par la foi, et non pas par la croyance. Si nos contemporains comprenaient le sens profond de la vie, alors ils n’auraient aucune raison d’être des justes ; si tel était le cas, on ne parlerait ni de justice ni de foi. La vie suivrait son cours et son développement normaux. Les loups et les renards, qui n’ont pas la moindre idée de la justice, ni de la foi, ne vivent-ils pas pour autant ? Les loups n’ont ni Églises, ni temples, ni évêques, ni Papes, ni clergé, ni prédicateurs, toujours est-il qu’ils ont un mode de vie autonome.

Quelqu’un dit : on ne saurait vivre sans religion. Cependant, moi, je dis : on peut vivre sans religion. Quand on dit qu’on ne peut pas vivre sans quelque chose, cela sous-entend que l’on ne saurait vivre dans certaines conditions. Le fait de « pouvoir » et de « ne pas pouvoir » sont des énoncés relatifs. C’est une chose que la religion représente un système qui maintient les choses dans un certain ordre. Ç’en est une autre que la religion représente un principe de légalité, la justice dans la vie supérieure. Néanmoins, en ce qui concerne nos pensées et idées et l’ordre du monde, ces choses-là ne sauraient être éternelles. Seul Dieu est éternel. Lorsque les philosophes parlent des choses éternelles, de l’éternité, ces notions sont pour eux très confuses. Les pensées humaines ne sauraient être éternelles et ne devraient pas l’être, car les choses éternelles sont confuses, tandis que les choses palpables peuvent être appréhendées. Si un contemporain se voit offrir la vie éternelle, qu’en retirera-t-il ? Quand on parle de l’infini, ce concept est associé à la vie physique : celle-ci ne s’arrête jamais.

À présent, je me focalise sur le mot « juste ». Le loup ne saurait être injuste car il ne possède pas les qualités requises d’un juste, celles que requiert la justice. La brebis ne saurait non plus être injuste car elle ne possède pas les qualités exigées de la part d’un juste, autrement dit celles que requiert la justice. Les justes restent encore à créer au moment où l’on parle ! En ce sens, c’est précisément par la foi que le juste vivra. Cela ne présuppose pas que le monde soit dépourvu de justice. La justice est bel et bien présente dans le monde, toutefois le verset précité évoque l’existence d’on ne sait quelle justice spécifique en lien avec la vie éternelle. Cette justice-là suppose une foi existante, et non pas la foi des gens ordinaires. Tout le monde croit en quelque chose de nos jours. La foi des croyants d’aujourd’hui est telle qu’elle confine à la superstition. S’il éprouve des difficultés matérielles, même le plus grand érudit du monde peut être persuadé qu’on trouve à tel ou tel endroit, depuis l’époque de l’empire ottoman, une caisse emplie d’or. L’érudit en question, diplômé de deux facultés, laissera tout tomber pour aller chercher l’argent enfoui en votre compagnie. S’il s’aperçoit qu’on ne trouve pas la moindre trace d’une caisse pleine d’argent, il ne doutera pas pour autant de la véracité de vos propos, mais dira : quelqu’un est sans doute venu avant moi et a déjà déterré l’argent. Bien souvent, les érudits sont très superstitieux. Toutefois, la foi dont il est question dans le verset précité n’a rien à voir avec les choses périssables que nous offre le monde. Il existe une justice spécifique qui ne traite que des choses matérielles ; il existe une foi spécifique qui ne traite que des choses matérielles ; il existe une justice spécifique qui ne traite que des choses spirituelles ; il existe une foi spécifique qui ne traite que des choses spirituelles. Il existe une justice spécifique qui ne s’intéresse qu’aux idées divines ; il existe une foi spécifique qui ne s’intéresse qu’aux idées divines. Tant et si bien que tout un chacun se doit de passer par ces trois étapes de la justice et de la foi. (…) Prenez exemple sur Tolstoï : ce fut un éminent écrivain, cependant lorsqu’il a fait connaître ses convictions intimes, tout le monde s’est dit : voilà qui est singulier ! Tolstoï, qui fut si intelligent autrefois, devint gâteux au point de croire en des choses aussi confuses ! Tolstoï leur répondit : j’ai déjà vécu selon la justice et la foi mondaines, c’est-à-dire selon la justice et la foi matérielles, je les ai testées, et je sais ce qu’elles peuvent nous apporter. Ensuite, j’ai vécu selon la justice et la foi du monde spirituel, que j’ai également testées, mais elles aussi, elles nous offensent, nous blessent et font de nous des laissés-pour-compte. Pour finir, j’ai souhaité vivre selon la justice et la foi du monde divin. Je vous le dis : c’est précisément maintenant qu’il faut instaurer la justice et la foi divines dans le monde.

(…)

Si nous ne passons pas dans un premier temps par la vie matérielle, puis par la justice et la foi de la vie spirituelle, comment pourrions-nous comprendre la justice et la foi de la vie divine ?