Opinion | Effacer et recommencer : le patrimoine serbe et la crédibilité de l’Europe en danger

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Accords opaques, documents falsifiés et indulgence de l’UE envers l’élite au pouvoir en Serbie : une menace pour la mémoire culturelle et les standards démocratiques et juridiques.

Traduit par la rédaction

© Miloje Savić | CdB

Le sort du complexe de l’ancien État-major général de Belgrade — un monument moderniste signé Nikola Dobrović, endommagé par les bombardements de l’OTAN en 1999 — dépasse largement un simple différend local de planification urbaine. C’est un test de la crédibilité européenne. Si l’UE permet que ce site, longtemps considéré comme un mémorial de guerre de facto, soit démoli sur la base d’accords opaques et de documents falsifiés, elle enverra le signal que le patrimoine, l’État de droit et la responsabilité démocratique sont sacrifiables face aux intérêts d’investisseurs et aux réseaux de clientélisme politique.

Bien qu’inscrit plus tôt cette année par Europa Nostra et la Banque européenne d’investissement parmi les 7 sites patrimoniaux les plus menacés d’Europe, le Parlement serbe a adopté en novembre un lex specialis pour accélérer la démolition. Des contrats divulgués montrent que le site a été loué pour 99 ans à Affinity Partners, un fonds d’investissement privé fondé par Jared Kushner. Des enquêtes menées par le BIRN ont révélé des documents falsifiés utilisés pour retirer la protection du complexe, tandis que des employés de l’Institut serbe pour la protection des monuments affirment avoir subi des pressions pour le supprimer du registre national. Le 2 décembre, des responsables gouvernementaux ont même tenté d’accéder sans autorisation aux serveurs afin d’effacer les archives. Ce n’est pas de la gouvernance : c’est du sabotage de mémoire culturelle.

La saga juridique a récemment pris un tournant grotesque. Les députés du SNS ont réclamé une « interprétation authentique » du lex specialis, afin d’étendre le réaménagement aux rues avoisinantes — une mesure qui pourrait retirer la protection de 15 autres monuments et sites patrimoniaux. Cette interprétation a été adoptée le 3 décembre 2025 par la majorité parlementaire, malgré les avertissements de l’opposition selon lesquels le lex specialis, comme son interprétation, viole la Constitution de la République de Serbie.

L’article 89 de la Constitution stipule que chacun est tenu de préserver le patrimoine culturel et historique en tant que bien d’intérêt général. « Ceux qui ont adopté cette loi dans un Parlement illégitime, ainsi que leur commanditaire, ont violé la Constitution et montré une fois de plus qu’ils se moquent de l’intérêt général », déclare Branimir Kuzmanović, président des Démocrates de Belgrade.

© Miloje Savić | CdB

Les organisations professionnelles, dont l’Union des architectes de Serbie, assurent que le complexe est structurellement sain et entièrement restaurable. Pourtant, la démolition pourrait commencer dans les jours à venir, malgré les enquêtes pénales en cours sur les actions du gouvernement. L’ancien ministre de la Justice et actuel ministre de la Culture, Nikola Selaković, a déjà été interrogé par les procureurs. L’odeur de corruption remonte clairement jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir.

Mais le plus alarmant n’est pas seulement le mépris du pouvoir serbe pour son propre patrimoine : c’est la complicité de Bruxelles. Le 18 novembre, la Commission européenne a accueilli la présidente du Parlement serbe, Ana Brnabić, lors du tout premier Forum sur l’élargissement de l’UE. Sa prestation fut un modèle de distorsion : elle a présenté la Serbie comme victime d’obstruction par des étudiants et citoyens « rebelles », accusé les manifestants de retarder l’adhésion et passé sous silence la corruption systémique du régime et les abus commis contre les protestataires pacifiques cet été. Que la Commission lui offre une telle tribune, tandis que les voix de la société civile sont marginalisées, révèle un dangereux système de patronage. En reprenant sans distance le récit du SNS, l’UE risque de légitimer le recul démocratique et l’effacement culturel.

Ce n’est pas un cas isolé. L’élite au pouvoir en Serbie a perfectionné l’art d’utiliser les forums européens pour blanchir son image tout en démantelant les institutions chez elle. Le complexe de l’État-major en est l’emblème : un monument culturel transformé en monnaie d’échange dans des accords opaques visant à atténuer les sanctions américaines (notamment contre la compagnie pétrolière nationale NIS, majoritairement détenue par Gazprom), sa destruction présentée comme un « progrès national ». Si l’Europe accepte cela, elle renie ses propres critères d’élargissement : l’État de droit et la protection du patrimoine ne peuvent être optionnels.

© Miloje Savić | CdB
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Si l’Europe veut rester fidèle à ses principes et si la Commission veut se distancier de la corruption — dont elle n’est pas entièrement exempte — elle doit exiger :

la suspension de toute action irréversible sur le site jusqu’à la fin des enquêtes ;

la publication transparente de tous les contrats et actes administratifs ;

l’implication d’experts indépendants en conservation.

Tandis que la démolition culturelle se déroule à distance, la diaspora serbe a, une fois encore, élevé la voix aux côtés des étudiants et citoyens mobilisés dans le pays. Le collectif bruxellois Palac Gore a lancé des appels au Parlement européen, à la Commission et à d’autres institutions pertinentes pour qu’elles agissent avec fermeté. À Paris, Paris 1152, organisation de la diaspora serbe, a organisé un débat intitulé : « Anatomie d’une crise en Serbie : le patrimoine serbe en péril », portant sur la préservation, l’identité culturelle et la crise politique, avec la participation d’étudiants venus de Serbie.

Une chose est désormais inévitable : l’Europe doit choisir. Se tiendra-t-elle aux côtés des citoyens qui défendent mémoire et patrimoine, ou aux côtés des élites qui effacent l’histoire pour le profit ? La crédibilité de l’UE dépend de ce choix. Accueillir Brnabić tout en ignorant les architectes, historiens, conservateurs et citoyens, revient à privilégier le discours creux au détriment de la réalité. C’est récompenser le mensonge et la corruption par une légitimité institutionnelle.

Le complexe de l’État-major n’est pas qu’un assemblage de béton et d’acier. C’est une cicatrice, un rappel, et un potentiel lieu de réconciliation. Le démolir sur la base de documents falsifiés et de contrats secrets revient à démolir la mémoire démocratique fragile de la Serbie. Et si Bruxelles garde le silence, ce n’est pas seulement la Serbie qui perdra — c’est l’autorité morale de l’Europe.

© Miloje Savić | CdB