Mémoire des Juifs des Balkans (7/10) • De Sarajevo à Belgrade, la flamme des chants ladino

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Décimés par l’Holocauste et l’exode vers Israël, ils ne sont plus que quelques centaines à Belgrade. Mais les Juifs de la capitale serbe tentent de redonner vie aux chants et prières séfarades, arrivés dans les Balkans à la fin du XVe siècle et qui ont évolué au contact des communautés voisines.

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Par Simon Rico


Cet article est le septième volet d’une série de reportages sur la mémoire « à demi-oubliée » des Juifs des Balkans. Avec le soutien de l’ambassade de Suisse à Belgrade.


Flory Jagoda à l’accordéon, quand elle s’appelait encore Flora Papo
© Altarasa Records

Fin janvier, les Juifs des Balkans ont perdu l’une de leurs plus grandes voix. Flory Jagoda, née Flora Papo le 21 décembre 1923 à Sarajevo, était considérée par beaucoup comme la « gardienne de la flamme » ladino, celle qui avait donné une audience internationale aux mélopées judéo-espagnoles de son enfance. Et pourtant, c’est depuis les États-Unis, où elle s’était installée avec son mari, un soldat américain rencontré en Italie, que Flory Jagoda est devenue célèbre, sur le tard, au début des années 1980.

Née dans une famille de musiciens, la petite Flora a très tôt appris à jouer de l’accordéon, un talent qui lui aurait même sauvé la vie pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais c’est à 60 ans passés qu’elle fit paraître son premier disque, Kantikas Di Mi Nona (« Les chansons de ma grand-mère »), bientôt suivi de Memories Of Sarajevo. Ces deux albums furent édités en 1983 sur le micro-label (Altarasa records), créé par la famille Jagoda pour l’occasion et qui n’aura édité que ces deux disques.

La « nona » star du ladino

« C’est elle qui a fait connaître au grand public la tradition musicale séfarade bosnienne », raconte Eliezer Papo, rabbin de Bosnie-Herzégovine et directeur du Centre Moshe David Gaon pour la culture ladino à l’Université Ben Gourion du Neguev. « C’était la nona, la grand-mère, du ladino », renchérit Bryan Kirschen, qui enseigne cette langue séfarade à l’Université Binghamton, dans l’État de New York. Ces dernières années, sa chanson de Hannukah Ocho Kandelikas (« Huit chandelles »), avait connu un regain de popularité grâce à la reprise de Pink Martini.

Les deux premiers albums de Flory Jagoda et sa tournée de 1986 dans toute la Yougoslavie auront aussi permis aux jeunes Juifs séfarades des Balkans de se réapproprier un patrimoine culturel en voie de disparition. « Avant Kantikas Di Mi Nona, il était très rare d’entendre des chants en ladino et un concert de musique séfarade, c’était tout simplement inimaginable », poursuit Eliezer Papo.

À l’époque, la jeunesse urbaine de la Yougoslavie socialiste ne jurait que par le punk, la new wave ou le jazz, et rien n’était plus branché que d’avoir chez soi des imports de vinyles anglo-saxons. Le fait qu’aux États-Unis, des gens s’intéressent au folklore ladino balkanique a donc offert à ces traditions un puissant regain d’intérêt, de Sarajevo à Belgrade. « Nous avions besoin de savoir que ça venait d’Amérique pour comprendre que notre musique avait de la valeur », analyse le rabbin Papo, avec le recul.

Réapprendre la liturgie en vinyles, la transmettre sur cassettes

L’histoire de Flory Jagoda, c’est celle qu’ont connu de nombreux Juifs yougoslaves au XXe siècle. « Une histoire de survivants », comme elle le confiait en 2002. Durant la Seconde Guerre mondiale, plus de 90% d’entre eux furent exterminés par les nazis et leurs alliés, dans le camp de concentration croate de Jasenovac, mais aussi dans celui de Staro Sajmište, proche du centre-ville de Belgrade, ou lors de nombreux pogroms. Après 1945 et l’établissement d’un pouvoir socialiste, la moitié de ceux qui avaient échappé à la mort prirent la route de l’exode, la plupart en direction d’Israël.

À Belgrade, une seule synagogue (Sukkat Shalom) a été re-consacrée. Et la pratique religieuse de la petite communauté qui s’y est maintenue a longtemps été contrariée par le contrôle politique sur les institutions religieuses, d’autant que peu de théologiens israélites formés avaient survécu à l’Holocauste. C’est finalement à partir des années 1970, sous l’impulsion du rabbin de Yougoslavie Cadik Danon, connu pour ses sympathies communistes, que les cérémonies ont véritablement repris dans la capitale fédérale. Or, après plusieurs décennies sans pratique, le rabbin Danon a voulu « se recycler », pour reprendre les mots de sa fille [1]. Cadik Danon a donc importé des disques, la plupart enregistrés aux États-Unis, et réappris ces chants liturgiques, avec une certaine influence ashkénaze.

À ses côtés, il y avait le rabbin « officieux » Josif Levi, lui aussi formé à Sarajevo durant l’entre-deux-guerres, et qui se souvenait mieux des mélodies séfarades. Né à Pristina, Josif Levi ne manquait pas de remarquer leur ressemblance avec les folklores du sud de la Serbie, du Kosovo et de la Macédoine, tournés vers la Turquie. « Dans l’Empire ottoman, les musiques liturgiques des communautés juives se sont développées en interaction avec la société environnante », confirme le musicologue Sami Sadak.

De fait, les chants séfarades balkaniques n’ont pas échappé aux influences du maqâm arabe, le système musical oriental. Le répertoire religieux syncrétique de ces populations juives ottomanes porte le nom de maftirim et se serait notamment développé grâce aux contacts avec les confréries derviches. Quant au répertoire profane, il reflète aussi les influences des communautés aux côtés desquelles vivaient les juifs protégés par le Sultan. « Ces chansons ont des racines espagnoles mais les rythmes sont balkaniques. Les influences varient en fonction des pays où les Juifs étaient installés. Beaucoup de ces chants sonnent turcs ou grecs, mes chansons sonnent bosniaques », estimait Flory Jagoda.

Dans les années 1980, le futur rabbin Eliezer Papo (et admirateur de Flory Jagoda) fut l’élève attentif de Cadik Danon et Josif Levi, notamment lors des séminaires qu’ils organisaient sur la côte dalmate avec les jeunes juifs yougoslaves. Parmi leurs étudiants, il y avait aussi Isak Asiel, aujourd’hui rabbin de Serbie. C’est ce dernier qui eut l’idée de faire acheter à la Fédération juive de Yougoslavie un duplicateur de cassettes audio - acquis de haute lutte - afin de diffuser les chants liturgiques pour mieux sensibiliser les plus jeunes membres de la communauté. Isak Asiel a poursuivi ces précieux enregistrements jusqu’en 1998, quand Josif Levi est mort et que lui-même a succédé à Cadik Danon.

© Shira U’tfila

Repousser les frontières de la tradition ladino

À peine entré en fonction, le rabbin Isak Asiel a rétabli le service de toutes les cérémonies de shabbat, une première à Belgrade depuis l’invasion de la Yougoslavie royale par les puissances de l’Axe en avril 1941. Et l’une de ses priorités fut de poursuivre son travail de transmission auprès d’une communauté qui s’était encore réduite à cause d’une nouvelle vague de départs vers Israël durant les noires années 1990.

Aujourd’hui, la liturgie pratiquée à la synagogue Sukkat Shalom est incarnée par le hazzan Stefan Sablić, formé au chant par Isak Asiel, sur la base des travaux menés plus tôt par Cadik Danon et Josif Levi. « Nous avons une tradition liturgique très particulière qui suit le rite séfarade, mais qui est basée sur des mélodies ashkénazes et séfarades », précise Stefan Sablić. Comme il le rappelle, cette double influence est notamment liée à la situation particulière de Belgrade, qui marqua longtemps la frontière entre l’Empire des Habsbourg et la Sublime Porte.

Tout en se préparant à devenir hazzan à la synagogue, Stefan Sablić s’est aussi vite intéressé au répertoire profane et notamment aux chansons judéo-espagnoles balkaniques en ladino. Fin 2000, au moment où la Serbie renversait Slobodan Milošević et que s’ouvrait la « transition démocratique », Stefan Sablić lançait le groupe Shira u’tfila (« Chant et prière » en hébreu), avec le désir de revitaliser le répertoire séfarade des Balkans et de repousser ses frontières, pour mieux le sauver de l’oubli. « L’une des caractéristiques de la musique séfarade a toujours été d’incorporer d’autres traditions musicales, d’emprunter à différentes sources et d’utiliser les mêmes mélodies pour les chants sacrés et profanes », souligne-t-il. Ensemble cosmopolite, Shira u’tfila rassemble aujourd’hui des musiciens de divers horizons, avec un Indien aux percussions et plusieurs Serbes orthodoxes. Et parmi leurs nombreuses explorations des trésors ladino, on trouve... les chansons de Flory Jagoda.

Notes

[1Lire Kathleen Wiens, « A Serbian Jewish Perspective on Media and Musical Transmission », Ethnomusicology Forum (2014)