Blog • Luan Starova : de l’exil à la quête du retour

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Romancier « unique, singulier et inclassable » selon Edgar Morin, Luan Starova a marqué les lettres balkaniques par le thème de l’exil au centre de son œuvre. Sa disparition est l’occasion de rendre hommage à son talent et à ses qualités humaines au souvenir d’échanges que nous avions conduits ensemble en 2014.

Luan Starova
© Facebook/ Luan Starova

Écrivain, universitaire, traducteur, diplomate macédonien d’origine albanaise, Ambassadeur de Yougoslavie en Tunisie avant 1989, puis premier représentant de la République de Macédoine en France, Luan Starova est l’auteur d’une saga historique et mythologique sur les Balkans en plusieurs volumes. Traduits en plus d’une vingtaine de langues, plusieurs de ses ouvrages sont accessibles en français à partir du macédonien et de l’albanais grâce à Clément d’Içartéguy, le nom de plume de Patrick Chrismant, et à Harita Wybrands, traductrice et peintre. Starova a également été le premier écrivain d’origine albanaise à entrer à la MANU, l’Académie macédonienne des Arts et de la Science.

Admirable francophone, Luan Starova était un être affable et d’une exquise courtoisie. J’avais fait sa connaissance à Paris, en 2010, lors de la première édition du salon du livre des Balkans. Il venait régulièrement en France et nous avions eu l’occasion d’échanger plusieurs fois, notamment autour d’une série d’articles pour le site que j’animais à l’époque. Spécialiste de Guillaume Apollinaire, il s’était intéressé à l’amitié européenne que le poète avait tissée avec Faik Konica, figure importante de la langue et de la culture albanaises au début du XXè siècle, qui l’avait invité à collaborer en 1903 à sa revue Albania publiée à Bruxelles. Edgar Morin, à nouveau, voyait dans la vie et l’œuvre de Starova, « le représentant de la convivialité et de l’ouverture balkanique, l’homme qui toute sa vie a incarné la fraternité balkanique sans une seule re-fermeture ethnique. »

Une Saga balkanique à l’épreuve des frontières

Né en 1941 à Pogradec en Albanie, Luan Starova emprunte très tôt le chemin de l’exil pour franchir la frontière entre l’Albanie et ce qui allait devenir la République de Macédoine au sein de la Fédération de Yougoslavie. Avec sa famille, une nuit de 1943, il traverse le lac d’Ohrid pour gagner l’autre rivage et la ville de Struga. Sa vie et sa création en seront marquées à jamais. Il poursuivra des études de littérature qu’il terminera par un doctorat à Zagreb. Devenu professeur de littérature française à l’université de Skopje, il a traduit en macédonien plusieurs auteurs français, comme dernièrement Eric Faye avec qui il entretenait une grande amitié.

L’œuvre de Starova se déploie dans les différents volumes de sa Saga balkanique comme autant d’épisodes épiques autour de les questions de l’exil et des frontières qui laissent leur empreinte pratiquement sur l’ensemble de son œuvre littéraire. Parmi la dizaine d’ouvrages qui composent cette chronique en version originale, on peut lire en français : Le chemin des anguilles aux Éditions des Syrtes (2009), Le Rivage de l’exil aux éditions de l’Aube (2003), ainsi que les romans Les livres de mon père (1998), Le temps des Chèvres (1999) et Le Musée de l’athéisme (1999) publiés par Fayard.

Comme le soulignait Jean-Arnault Derens dans un article paru dans le Monde diplomatique en janvier 2004, Luan Starova racontait une histoire familiale compliquée : « Une famille de déracinés » : l’expression revient souvent sous la plume de Luan Starova. Le besoin de racines que ressent tout être humain est exprimé par des objets symboliques : les clés des maisons que la famille a successivement occupées, et que la mère conserve précieusement, et la bibliothèque du père. « Les livres de mon père compensaient tout ce que le destin ôtait à la famille au moment des pérégrinations au caractère décisif qu’occasionnaient les guerres, les incendies, les inquisitions idéologiques. » Le père, qui a étudié le droit coranique à Istanbul avant de devenir juge socialiste à Skopje, a certes perdu bien des ouvrages, mais il a toujours réussi à sauver ses Livres saints, vieilles et précieuses éditions de la Bible et du Coran.

Un drame familial

Le premier épisode de cette "Saga balkanique" est consacré au départ de sa famille vers Macédoine en 1943. « Ma situation littéraire est elle-aussi liée au destin de ma famille, qui a émigré d’Albanie vers la Macédoine. J’écris dans ma langue maternelle, mais aussi dans la langue de mon exil, c’est-à-dire en macédonien, qui fut la langue de mon éducation. J’ai vécu ce demi-siècle au cours duquel le macédonien est devenue une langue littéraire importante. Mais je n’ai jamais cessé de vivre et d’écrire dans ma langue maternelle, l’albanais. (...) J’ai accepté d’avoir deux "chez moi". Les langues dans lesquelles j’écris ne s’excluent pas dans ma situation littéraire. Elles interagissent en permanence. Il y a une confrontation rythmique, qui se révèle souvent être une qualité. Cette expérience est plus reconnue et plus encouragée par la critique européenne que par la critique macédonienne qui n’est pas habituée à ces "situations atypiques ". » Le critique littéraire Eric Naulleau voyait dans cette double appartenance la victoire d’une expérience positive sur des conditions négatives.

Après Les livres de mon père, Luan Starova entraîne les lecteurs dans Le temps des chèvres. A la recherche de la genèse et des raisons de la présence des livres sur les chèvres dans la bibliothèque de son père,le fils et narrateur découvre une nouvelle étape de l’exil de ses parents. Fuyant le fascisme et le totalitarisme de l’après-guerre en Albanie, ils arrivent à Skopje/Shkup, capitale de la Macédoine, qui fait partie de la Fédération de Yougoslavie.

Luan Starova raconte...

Dans le deuxième tome de cette saga, le narrateur voit la fin du paradis de son enfance alors que le régime veut, par le massacre des chèvres, transformer, du jour au lendemain, le paysan en classe ouvrière, en homme nouveau.

L’auteur s’attache également à révéler le mécanisme de provocation du mal totalitaire menant par son inertie, au début des années 90, aux guerres fratricides des Balkans (Bosnie, Kosovo, ...). Il projette une lumière très pointue, focalisée sur une attitude qui a coûté tellement de vies humaines, tant de souffrances et de déplacement de populations.

Dans ce volume, « la satire s’allie avec la parabole et la fable et admet plusieurs interprétations symboliques, on manie avec intensité la malice et la magie, l’allégorie est fille avec maestria... Gogol n’est pas loin », selon Alain Bosquet. Le fils et narrateur est constamment nargué par « le mythe du retour d’exil » dans son pays natal, l’Albanie. Le destin l’y conduira en 1979, lorsqu’on y fêtera le centenaire de la naissance de Staline ! Et la visite de l’auteur, venu pour sélectionner une pièce pour le Théâtre albanais de Skopje, se transforme en cauchemar lorsqu’il prend ses distances devant le diktat stalinien de ses hôtes, et que le dernier acte de la "face tragique" se joue au Musée de l’athéisme à Shkodra en Albanie.

Du lac d’Ohrid.... et de l’exil

Le rivage de l’exil est peut-être le livre le plus abouti dans l’œuvre de Starova : « Il est tout à la fois rempli de tendresse et de la tragédie balkanique... cette histoire peut sembler tragique et elle l’est. Mais en même temps, l’auteur réussit le tour de force avec ses yeux d’enfant de nous faire entrer dans cette famille aimante, pleine de ressources et d’humour, qui témoigne de l’étonnante vitalité du genre humain ! » selon Edgar Morin.

Le narrateur (Starova lui-même) raconte la vie des membres de sa famille vouée à un perpétuel exil, au point que celui-ci devient l’essence même de leur existence. Mais trois éléments restent immuablement constitutifs de son identité : les livres du père, dont ce dernier ne pourra jamais achever la lecture - tout comme l’avenir des Balkans ne sera jamais fixé -, le trousseau de clés de la mère, qui s’alourdit à chaque pérégrination forcée de la clé de la maison abandonnée, et ce depuis des générations de femmes qui espèrent toujours retrouver leur foyer, et le berceau de leurs enfants. Au milieu, se trouve le lac d’Ohrid, qui à la fois unit et sépare l’Albanie, la Yougoslavie et la Macédoine, et des rivages duquel l’on peut toujours apercevoir l’autre côté...

Par-delà les frontières...

Répondant à mes questions, Starova évoquait Le chemin des anguilles comme un message à l’adresse de l’Europe pour la sauvegarde du lac d’Ohrid. Et, en effet, le récit s’insère bien dans l’itinéraire de l’exil de l’auteur qui se plaisait à considérer ce lac comme sa véritable patrie. Dans ce livre d’une poétique historique et d’une dimension mythique, il s’interroge sur la route que suivent les Anguillidés, qui n’est ni une initiation, ni un pèlerinage, ni même une émigration, mais la pénible conquête d’une vie.

Le Chemin des anguilles évoque une tragédie séculaire : « celles des peuples aux destins constamment déchirés, des familles déracinées aux espérances toujours contrariées » pour Maurice Druon. Pour ce dernier, Starova fait partie de ces vieux sages des Balkans qui écoutent et transmettent cette douleur en la transformant en chant ; la figure du Père, le « gardien » de la bibliothèque familiale, incarnant tout à la fois mémoire, expérience et histoire. Revenu de Constantinople, il se retrouve au bord du lac non loin de l’embouchure et de la source du fleuve. À l’image de ce lac, le père devenu personnage à part entière du livre, se trouve à la tête d’une famille, toujours venue de quelque part et retournant quelque part. Ses livres sont écrits dans tous les alphabets, ses cartes géographiques sont de toutes les couleurs et sur le globe rapporté de Constantinople, on peut suivre les mouvements des anguilles...

L’exil et le retour

L’exil de Starova, la matière première de sa création, est complexe et constitué de plusieurs strates. Il accepte et réconcilie les contradictions, comme rarement un écrivain balkanique le fait, peut-être même est-il le seul à le faire, les autres auteurs les plaçant plutôt en antagonisme dans leurs propres œuvres.

Depuis son premier roman, Kufijte e pranveres / les Frontières du printemps, publié en langue albanaise, à Prishtina (Kosovo) en 1971, et jusqu’à sa Saga balkanique, Starova sera à la recherche du chemin chimérique du retour de l’exil qui deviendra une espèce de mission pour lui. Après la chute du communisme stalinien en Albanie, il avait reçu en 2003, en hommage à son œuvre littéraire, le titre de citoyen d’honneur de Pogradec, la ville dont avait été expulsée sa famille fuyant le fascisme et le totalitarisme, 50 ans plus tôt. La boucle était bouclée !