Littérature : Grandir en Bulgarie pendant l’interminable « transition »

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Comment passe-t-on de Iouri Gagarine à Kurt Cobain ? Le mur de Berlin tombe et de nouveaux héros viennent remplacer les anciens. Voilà ce que nous conte Elitza Gueorguieva dans son premier roman, Les cosmonautes ne font que passer. En retraçant le récit d’une double transition, celle son héroïne, qui passe de l’enfance à l’adolescence, et celle de son pays, la Bulgarie, qui va du communisme à la démocratie, l’auteure installée en France depuis quinze ans, décrit, non sans ironie, les démêlées de la petite et de la grande histoire. Elitza Gueorguieva vient de recevoir le prix SGDL André Dubreuil du premier roman. Rencontre.

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Propos recueillis par Jovana Papović

© Philippe Bretelle

Le Courrier des Balkans (CdB) : On peut décrire ton livre Les cosmonautes ne font que passer, comme un retour vers le passé, une fenêtre ouverte sur le passage d’un monde à l’autre, vu à travers les yeux d’une enfant. Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ce premier roman ?

Elitza Gueorguieva (E.G.) : Je suis arrivée en France à 18 ans pour faire mes études. J’aimais beaucoup écrire mais j’avais du mal avec le français, à chaque fois que je voulais faire une blague ça prenait dix ans... J’ai alors décidé de faire du cinéma, parce que je pensais que c’était plus facile, mais en fait je m’étais trompée, j’ai vite compris qu’il fallait aussi écrire. Finalement, c’est le fait d’écrire des scénarios et des projets de films qui m’a réconciliée avec l’écriture. J’ai repris des études de lettres, j’ai découvert la littérature contemporaine et je me suis mise à écrire. Ce projet, c’est mon premier roman, mais j’avais déjà entamé cette histoire dans un documentaire où je parle en voix off de la fin du régime communiste, j’avais alors filmé mon grand-père dans une réunion d’anciens communistes. Je commentais les événements en adoptant le point de vue de l’enfance. Je me suis vite rendue compte que c’était une approche que je voulais développer dans un autre projet.

© Philippe Bretelle

CdB : Entre autofiction et biographie, tu brouilles les pistes du genre. L’enfant qui nous raconte cette histoire le fait avec une naïveté déconcertante. Ce procédé permet d’amplifier l’absurdité du monde dans lequel cette petite fille évolue mais qu’elle ne comprend pas. Qu’est-ce que ce point de vue apporte à ton récit ?

E.G. : Ce livre est un mélange de réalité et de fiction. Je décris le décor dans lequel j’ai grandi, j’ai vraiment étudié dans une école qui s’appelait Iouri Gagarine et j’avais vraiment envie d’être cosmonaute. Mais il y a aussi plein de choses qui sont inventées, qui sont développées sur les bases de la réalité, comme le personnage de ma meilleure amie Constanza, des éléments que j’ai alors développés dans un style plus libre et narratif.

  • Elitza Gueorguieva, Les cosmonautes ne font que passer, Paris, Folio Gallimard, 2018, 196 pages
  • Prix : 6.60 €
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Adopter le point de vue de l’enfance était très important pour moi, cela me permettait de produire de l’humour et de jouer avec l’absence de hiérarchie, d’intervertir les choses, de ne pas les présenter telles quelles sont, d’amener plus de poésie dans mon récit. Il y avait vraiment de la poésie dans mon enfance : les coupures d’électricité tous les soirs, c’était très pénible, mais je garde un beau souvenir des bougies et des ombres qu’elles produisaient sur les murs. Le caractère exceptionnel de la situation rendait les choses plus intéressantes au quotidien. Le point de vue l’enfance m’a aussi permis de mettre sur le même plan les grands moments de l’histoire, comme la chute du mur de Berlin, et les événements de l’intimité, comme le premier baiser de mes parents dont j’ai été témoin. C’était ça qui était amusant et intéressant, cela me permettait d’explorer ce moment où le politique entre dans nos vies, même quand on est pas politisé, où il va jusqu’à influer sur nos rêves et envahir notre espace intime et privé. Adopter le point de vue de l’enfance, ça m’a aussi permis de déformer et d’exagérer les situations que je décris, ça m’a permis de rendre fantaisiste cette réalité banale et déprimante.

CdB : Pourquoi avoir choisi d’écrire cette histoire en français, une langue qui n’est pas ta langue maternelle ? Était-ce pour dévoiler quelque chose de la Bulgarie à un public qui n’est pas, ou peu, familiarisé avec son histoire ?

E.G. : C’est en France qu’est né le désir de raconter ce récit. C’était donc beaucoup plus logique pour moi d’écrire en français parce que c’est la langue dans laquelle je vis maintenant. Et j’ai eu envie de raconter cette histoire aux gens que je côtoie. Mais je crois qu’en écrivant, je pensais autant aux Français qu’aux Bulgares. Les événements que je décris ne vont pas résonner de la même manière dans les (in)conscients collectifs des deux pays. C’était aussi intéressant pour moi de voir comment les mots bulgares que j’ai choisi de garder dans le texte, comme « Mutra », « Tchavdar », « Septembrien », sonnent en français. Je voulais aussi confronter le cyrillique dans le texte à l’écriture latine. Même si je n’utilise pas de mots d’argot, j’ai tout de même aimé jouer avec les expressions françaises, faire des sortes de jeux de mots. Comme par exemple quand je dis « Ta mère la patrie ! », je fais à la fois une traduction littérale d’un slogan de la propagande bulgare, et je joue sur le fait qu’en français, cela sonne un peu comme une insulte.

CdB : Dans ce roman, tu joues beaucoup avec les répétitions et une de celles qui revient le plus est : « c’est la transition démocratique ». Qu’est-ce que la transition pour toi ? Est-ce que grandir pendant cette période a été une expérience enrichissante ou plutôt traumatisante ?

E.G. : Je pense que ça a été très stimulant de grandir dans ce climat où rien n’était définitif. D’ailleurs le terme de « transition » est un terme assez juste à mes yeux, même si c’est un terme politique, c’est vrai que c’est une période où rien n’est stable, où l’on a l’impression que tout change. Moi, j’ai l’impression d’avoir grandi beaucoup plus vite que les autres adolescents. Il se trouve que j’ai étudié dans un lycée qui était particulièrement corrompu, j’y ai vécu des trucs assez fous, et je suis contente de les avoir vécus. Je trouve ça très stimulant de se construire dans un tel contexte et d’apprendre ainsi la vie dans l’adversité. On apprenait moins à l’école qui se décomposait sous nos yeux, mais je trouvais ça assez bien, et bizarrement, c’était un moment de liberté pour nous, on n’avait pas les mêmes contraintes que les enfants en Occident. J’ai fait un échange quand j’avais 16 ans dans une famille française, je me disais alors qu’on n’avait pas du tout la même vie que les enfants ici, hyper ordonnée, du matin au soir à l’école, les devoirs et puis au lit... Nous, on n’allait à l’école qu’une demi-journée, après on était libres, et je suis très contente d’avoir eu cette liberté-là. En Bulgarie, la transition démocratique est un sujet déjà très exploité, mais c’est une des choses les plus importantes qui ait marqué ma vie jusqu’à présent. Quand on écrit un premier roman, il faut commencer par raconter quelque chose qui est vraiment important.

CdB : Tu décris avec finesse le passage que vivent tes parents, d’une joie démesurée au moment de la chute du mur de Berlin à un désarroi face à la criminalisation de la société et à la crise qui a suivi l’effondrement du régime communiste. L’expérience que tu décris est-elle représentative d’une déception généralisée dans la société bulgare ?

E.G. : C’est assez représentatif selon moi, parce qu’en 1989, les jeunes comme mes parents étaient tous du côté de la liberté, avant de finir déçus par la crise qui a suivi. La déception est vite arrivée et elle est restée. Aujourd’hui, quand j’ouvre les archives, je me rends compte que cette déception est arrivée en moins d’un an et demi, parce que la pire période de pénurie, c’était en 1990-1991, et ça a été très dur. La transition, c’était les magasins vides, la naissance de la mafia, la corruption. Même les enfants savaient ce que c’était la corruption parce qu’ils assistaient à l’école à des scènes où des profs faisaient du chantage aux élèves pour une bouteille de vodka ou un agenda en cuir. Cette scène que je décris dans le livre est un fait réel et vécu, mais c’est aussi une métaphore pour montrer la genèse de la corruption. Aujourd’hui ça va un peu mieux, il y a toujours de la corruption, mais la situation est beaucoup plus stable que dans les années 1990. Mais les institutions ne sont toujours pas consolidées, il n’y a pas de sécurité sociale et sur le plan politique il y a une crise difficile à résoudre. J’ai pas mal filmé les mouvements de protestation de 2013, qui n’ont mené nulle part. Le Premier ministre qui est actuellement au pouvoir est tout aussi corrompu que celui qui était là en 2013. Cette question de l’oligarchie au pouvoir est très difficile à résoudre et il n’y a pas d’autres alternatives. Même si je ne traite pas de cette période dans mon livre je voulais tout de même l’annoncer d’une certaine façon, en finissant sur une note pessimiste. Je voulais montrer vers où va la société bulgare, à travers l’évolution du personnage du grand cousin Andreï, qui incarne l’opportunisme politique qui est au pouvoir en Bulgarie depuis le début de la transition.

CdB : Dans la deuxième partie de ton livre qui retrace la période de l’adolescence, tu fais beaucoup référence à la culture MTV et à la manière dont son arrivée a bouleversé le quotidien de ta génération. Ce roman peut-il aussi être lu comme le manifeste d’une génération, tant en France qu’en Bulgarie ?

E.G. : Plusieurs lecteurs français m’ont dit avoir eu l’impression de lire un roman générationnel. J’ai alors saisi que même ici, en France, les moments que je décris sont importants pour les gens. Cela me fait plaisir de voir à quel point la chute du Mur a aussi été importante ici. Mais c’est vrai que je voulais avant tout parler de la Bulgarie, de ses contradictions. Montrer la popularité grandissante de la musique pop-folk d’un côté et en même temps décrire la popularité de MTV qui était une fenêtre vers un monde meilleur. Même si tout est un peu écrit sur le ton de la dérision, je prends cela très au sérieux. Pour nous, c’était des vrais événements, l’arrivée de MTV ou du premier McDonald’s, même si on n’y allait jamais parce qu’on avait pas les moyens : McDonald’s était un restaurant cher. C’était l’arrivée de l’Amérique dans nos petites vies grisâtres et c’était impressionnant. Moi, mon souvenir global des années 1990, c’est un truc hyper gris et déprimant, j’ai le souvenir qu’il fallait que je mette la télé pour m’échapper de ça, de ces monuments communistes qui tombaient en ruine. C’est compliqué, on se demandait qu’est-ce qu’on devait en faire de ces monuments, est-ce qu’on devait les taguer en supers-héros américain ou les détruire, mais ça coûtait très cher à la ville. Je me souviens que c’était de vrais points de rencontre, mais qu’en même temps, on les détestait et qu’on n’aimait pas ces traces du communisme laissées dans nos villes et on n’aimait pas le fait de ne pas ressembler aux pays occidentaux.

CdB : Le personnage de ton grand-père occupe une grande place dans le roman, tu lui dédies d’ailleurs ton livre. Tu le décris comme un « vrai communiste » désemparé face au changement. Cette image fait inévitablement penser à la place du communisme aujourd’hui en Bulgarie. Quel est le rapport de la société bulgare à la gauche ? Peut-elle renaître de ses cendres ?

E.G. : L’idée de gauche est encore trop associée au passé, même si on peut entendre des gens dire : « si j’étais dans un autre pays, je serais de gauche », ou bien « d’un point de vue universel, je suis de gauche. » Dans les faits, non, les gens ne sont pas de gauche, parce que dans leurs têtes, la gauche c’est l’héritage du Parti communiste. Dire que mon grand-père est communiste n’est pas une chose facile aujourd’hui en Bulgarie. Je dois toujours me justifier : « mais c’est un vrai communiste, il s’est vraiment battu contre le fascisme. » Cette question divise la société. Même dans ma génération de trentenaires, on entend souvent des gens dire : « moi, toute ma famille est passée par les camps. » Ce sont des choses qui posent encore aujourd’hui problème et qui divisent la société. On ne peut pas se dire socialiste en Bulgarie, et les jeunes votent à droite, pour des partis néolibéraux.

CdB : En plus de la littérature, tu fais aussi du cinéma documentaire, peux-tu nous en dire un peu plus sur tes projets ?

E.G. : Je suis en train de finir mon premier long métrage documentaire sur la fin du régime communiste — oui, je sais, c’est un peu une obsession, mais après j’arrête, promis ! Je profite de la chance inouïe d’avoir accès à un grand nombre d’images d’archives, car ma mère était journaliste à la télévision et elle travaillait pour une émission sur les mouvements de jeunesse à la fin des années 1980. C’est un film d’archives avec une narration littéraire, c’est donc un film littéraire. Je fais aussi des performances littéraires au sein du collectif d’artistes chôSe [chômage et Sexualité], où nous essayons de faire vivre une écriture vivante et de faire des propositions littéraires au-delà du livre.