Les Balkans occidentaux et l’UE | l’élargissement ou « la faillite de l’Union européenne » (1/5)

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C’est un message incompréhensible qu’ont délivré les dirigeants européens à Bruxelles, en ouvrant les bras à l’Ukraine et à la Moldavie, mais en fermant une fois de plus la porte aux Balkans occidentaux. Hormis des motifs purement politiques, rien ne peut justifier de telles décisions. Éditorial.

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Traduit par Manon Rumiz (article original) | Adapté par la rédaction

Une énième photo entre les dirigeants européens et balkaniques, mais toujours pas d’avancée
© Twitter / Klaus Iohannis

Ces derniers jours resteront comme parmi les pires qu’aient connus les Balkans occidentaux et l’élargissement européen. Un paradoxe tant la guerre en Ukraine semblait avoir ouvert la porte à une nouvelle réflexion politique sur l’avenir du continent, en laissant espérer le dépassement des intérêts strictement nationaux, qui conduisent à l’effritement de l’avenir de l’UE minée par ses divisions internes.

Les récentes recommandations de la Commission européenne et les décisions du Conseil européen du 23 et du 24 juin ont anéanti tout espoir. Il ne s’agit pas de critiquer l’ouverture opportune à l’Ukraine et à la Moldavie, mais avoir accordé le statut de candidat à ces deux pays sans utiliser le même cadre que celui imposés à tous les autres pays aspirant à intégrer les rangs de l’UE constitue une nouvelle défaite pour la cohérence européenne. En faisant ce choix plus politique que basé sur des considérations techniques, les 27 ont pris le risque d’éloigner définitivement de l’UE les gouvernements des Balkans occidentaux, mais aussi et surtout leurs citoyens.

Les propos tenus le 17 juin par le commissaire à l’élargissement Olivér Várhelyi semblaient déjà inappropriés. Interrogé sur les raisons pour lesquelles la Bosnie-Herzégovine ne se voyait pas accorder le statut de candidat, le commissaire hongrois avait répondu : « La Bosnie-Herzégovine doit remplir quatorze priorités et nous attendons toujours que le pays les remplisse. Renégocier ces conditions reviendrait à accorder un rabais sur le processus d’élargissement, et nous ne voulons pas faire cela ».

Or, il ne s’agit pas d’accorder des rabais, mais bien de maintenir des conditions cohérentes pour tous. D’autant que l’Ukraine et la Moldavie semblent bien avoir bénéficié de nombreux « rabais » : sur des questions telles que l’État de droit et la corruption, leur situation n’est en effet pas meilleure que celle de l’Albanie, de la Macédoine du Nord ou de la Bosnie-Herzégovine...

Si le Conseil européen accorde le statut de candidat à l’Ukraine et à la Moldavie, la Bosnie-Herzégovine devrait également recevoir ce statut.

Peu avant la rencontre UE-Balkans à Bruxelles, le membre bosniaque de la présidence tripartite de Bosnie-Herzégovine, Šefik Džaferović, s’était malgré tout lancé dans une offensive diplomatique désespérée. Dans la matinée du 23 juin, il a multiplié les entretiens avec des dirigeants d’États membres de l’UE et des représentants des institutions européennes. « Si le Conseil européen accorde le statut de candidat à l’Ukraine et à la Moldavie, la Bosnie-Herzégovine devrait également recevoir ce statut », jugeait-il. « J’ai demandé au président [du Conseil] Charles Michel de soutenir le statut de candidat pour la Bosnie-et-Herzégovine. »

S’adressant au Premier ministre portugais, Šefik Džaferović en a remis une couche : « Si le statut de candidat est accordé à l’Ukraine et à la Moldavie, ce que je salue comme une décision géopolitique, il serait injuste de laisser la Bosnie-Herzégovine sur le côté ». Peine perdue, la Bosnie-Herzégovine, sous la menace d’une sécession de l’entité serbe (la Republika Srpska), attendra encore. Cela fait pourtant déjà six ans que le pays a fait acte de candidature.

Il y a ensuite le Kosovo, qui attend en vain la libéralisation des visas Schengen depuis des années. Est-ce une démarche si risquée pour l’UE ? Comment comprendre que les 27 acceptent d’ouvrir concrètement la voie à l’intégration de l’Ukraine, un pays en guerre de 45 millions d’habitants, tenu dûment à distance durant des décennies, et qu’ils refusent au Kosovo, petit État de moins de deux millions d’âmes, en paix depuis plus de 20 ans, d’autoriser ses ressortissants à voyager au sein de l’UE sans avoir à quémander de visas ?

La candidature de l’Ukraine et de la Moldavie est accordée dans une perspective purement anti-russe, non parce que la demande légitime de leurs citoyens de faire partie du projet européen est reconnue. Une fois de plus, c’est donc une politique à très court terme, dramatiquement dépourvue de toute vision, qui domine au sein de l’Union européenne. Les jours précédant la rencontre du 23 juin, le Conseil de l’UE et la Commission s’étaient ouvertement inquiétés de la situation qui risquait d’advenir, avec l’accueil chaleureux réservé à Kiev et Chișinău et des Balkans occidentaux publiquement humiliés.

Nous devons juger les faits, et les faits disent que le processus d’élargissement a encore un peu plus vacillé à Bruxelles après déjà plusieurs sommets ayant accouchés d’une souris. Lors de la conférence commune qu’il a tenue avec le président serbe et son homologue macédonien, le Premier ministre albanais a d’ailleurs ironisé : « J’espère que les Ukrainiens [et les Moldaves] n’ont pas trop d’attentes sur le processus d’adhésion ». Après tout, avant l’invasion russe du 24 février, l’Europe ne se souciait guère de ces deux peuples de la périphérie orientale du Vieux continent. La guerre a tout bouleversé, mais les décisions prises à la hâte seront-elles suivies d’effet ?

Le Kremlin a de quoi être satisfait.

Si les responsables européens – parmi lesquels se trouvent avant tout les représentants des différents gouvernements des pays membres – s’étaient vraiment intéressés à l’Ukraine et à la Moldavie – et donc au projet d’élargissement européen – ils l’auraient aussi ouvert les Balkans occidentaux et la Géorgie. Cela aurait été un choix politique cohérent.

Les personnes qui travaillent depuis des années sur l’élargissement et la politique étrangère européenne vis-à-vis des Balkans occidentaux ne se sont pas privés de critiquer l’attitude des 27. « Ce n’est certainement pas la façon de montrer à l’Ukraine et à la Moldavie qu’elles ont un avenir dans l’UE », a réagi Florian Bieber, directeur du centre d’études sud-est européennes l’université de Graz. « L’UE dit aux Balkans non, non, non. Mauvais pour l’UE, inquiétant pour la Moldavie et l’Ukraine, désormais pays candidats dans un processus qui ne mène nulle part. Le sort des Balkans occidentaux et de la Turquie sera leur propre sort sans changement dans l’UE », a renchéri Gerald Knaus, directeur du groupe de réflexion European Stability Initiative.

À Belgrade, Srđan Majstorović, du Centre pour les perspectives européennes, va encore plus loin. « Le Kremlin a de quoi être satisfait puisque les membres de l’UE n’ont pas été en mesure d’obtenir le consensus pour que tous les États membres acceptent la réalité géopolitique tant réclamée, surtout après le déclenchement de la guerre en Ukraine. Une plus grande compréhension politique était attendue. » Il y a un manque de vision au sein de l’UE. Il n’y a actuellement que des tactiques que l’on cherche à déguiser en décision purement techniques. Les décisions de ces derniers jours ont déchiré le voile, avec des conséquences imprévisibles, mais sur lesquelles on ne peut pas être optimiste.