Le train Kiev-Bucarest met le « Triangle d’Odessa » sur les rails

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La remise en circulation, ce mois d’octobre, du train entre Kiev et Bucarest via Ungheni apparaît comme l’acte fondateur du Triangle d’Odessa, une nouvelle alliance économique et diplomatique passée entre l’Ukraine, la Roumanie et la Moldavie.

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Par Guillaume Balout

Le premier « train de l’amitié » en provenance de Kiev à la gare du Nord de Bucarest.
Andrii Sybiha/X

Ce vendredi soir d’octobre, malgré un retard d’une heure et demie sur l’horaire prévue, le premier « train de l’amitié », en provenance de Kiev, fait son entrée dans la gare du Nord de Bucarest. Le symbole est fort au moment où les frappes aériennes russes s’intensifient sur les infrastructures ferroviaires ukrainiennes. À l’arrêt depuis la pandémie de Covid-19 en 2020, cette ligne, tronçon du Bulgaria Express entre Sofia et Moscou jusqu’en 2015, relie désormais quotidiennement les capitales ukrainienne et roumaine via la ville moldave d’Ungheni, en un peu plus de vingt-quatre heures.

« Cette liaison est plus qu’une simple voie de transport : c’est une manifestation claire de notre détermination mutuelle à construire de nouveaux ponts fraternels et à rapprocher nos peuples, s’est félicité le ministre des Affaires étrangères ukrainien, Andriy Sybiha, sur le réseau social X. Elle améliore l’interconnexion régionale, l’intégration, la mobilité et les liens économiques dans le cadre d’un format spécial de coopération entre l’Ukraine, la Moldavie et la Roumanie, en l’occurrence le Triangle d’Odessa. En reliant Kiev et Bucarest via la Moldavie, cette ligne unit des citoyens partageant la vision d’une Europe puissante, pacifique et unie. »

Sur sa page Facebook, son homologue roumaine, Oana Țoiu, insiste également sur le rôle joué par ce fameux Triangle d’Odessa : « Ce train direct est un nouveau pas important pour la Roumanie, l’Ukraine et la Moldavie, engagées dans un partenariat régional spécial, et contribuera au développement des relations et des déplacements des citoyens de ces trois pays, dans la mesure où les liaisons aériennes avec Kiev sont impossibles en raison de l’agression de la Russie et où les axes routiers présentent un niveau élevé de danger. »

Plusieurs chantiers transfrontaliers

Fondé de manière informelle dans le port ukrainien d’Odessa après l’attaque de la Russie en 2022, le Triangle d’Odessa n’a pris son appellation officielle que le 8 août dernier, à la faveur d’une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères des trois pays à Tchernivtsi, ville ukrainienne proche des frontières roumaine et moldave. Son modèle s’inspire du Triangle de Weimar, un cadre de concertation et de dialogue regroupant la France, l’Allemagne et la Pologne depuis 1991.

Les Moldaves ont pu se rendre compte de son influence diplomatique le 27 août, à l’occasion de leur fête nationale, lorsque le président français Emmanuel Macron, le chancelier allemand Friedrich Merz et le premier ministre polonais Donald Tusk se sont conjointement rendus à Chișinău pour apporter leur soutien au parti au pouvoir avant les élections législatives.

Si le Triangle d’Odessa ne peut se prévaloir d’un tel poids sur la scène internationale, il entend promouvoir une coopération plus opérationnelle entre ses trois partenaires. Le 30 juillet, ils ont ainsi noué une collaboration spécifique dans le domaine de la cybersécurité face à la guerre hybride menée par la Russie. Au niveau local, il sert de caution et d’accélérateur à de grands projets transfrontaliers, encouragés par des programmes de l’Union européenne (UE). Avant la fin de l’année, le nouveau pont routier sur la Tisa, entre les villes roumaine de Sighetu Marmației et ukrainienne de Bila Tserkva, devrait ainsi entrer en service et renforcer les liens entre les région de Maramureș en Roumanie et de Transcarpatie en Ukraine.

« Lorsque Chișinău, Kiev et Bucarest avancent ensemble, elles peuvent offrir la sécurité à leur peuple, l’espoir d’un avenir pacifique et un chemin dégagé vers une Europe unie, libre et démocratique. »

Bucarest et Kiev travaillent en outre à l’ouverture de nouveaux postes-frontières afin de multiplier leurs échanges commerciaux. Avec son voisin moldave, la Roumanie prévoit la construction de quatre nouveaux ponts sur le fleuve Prut. Dans le secteur énergétique, les États-Unis financeront la future ligne électrique à haute tension entre les villes moldave de Strășeni et roumaine de Gutinaș tandis qu’un autre projet de ce type est attendu entre Bălți, en Moldavie, et Suceava, en Roumanie.

Le 11 juin dernier, lors de la première rencontre des actuels chefs d’État des trois alliés en marge du sommet Ukraine-Europe du Sud-Est à Odessa, la présidente moldave Maia Sandu ne cachait toutefois pas la teneur politique du Triangle d’Odessa à l’heure où son pays, comme l’Ukraine, aspire à rejoindre l’UE : « Lorsque Chișinău, Kiev et Bucarest avancent ensemble, elles peuvent construire plus que des infrastructures ou des projets communs. Elles peuvent offrir la sécurité à leur peuple, l’espoir d’un avenir pacifique et un chemin dégagé vers une Europe unie, libre et démocratique. »