Blog • Brisbane, le portrait d’une génération tourmentée

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Brisbane, d’Evgueni Vodolazkine, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, éditions des Syrtes, septembre 2020.

Evgueni Vodolazkine, l’un des auteurs les plus en vue de la littérature russe actuelle, nous livre dans Brisbane, son dernier ouvrage paru en français, le portrait saisissant d’une génération tourmentée, ni plus ni moins la sienne, lui qui est né en 1964 à Kiev, partagée entre deux pays autrefois si proches, la Russie et l’Ukraine, deux époques si différentes, celle de l’Union Soviétique et ce qui se passa ensuite, une génération pour laquelle la vie occidentale n’a aujourd’hui plus de secrets, suffisamment mûre pour réaliser les changements prodigieux des dernières décennies.

Gleb Ianovski est un musicien de renom international. Au sommet de la gloire, les premiers signes de la maladie de Parkinson apparaissent. Le monde s’effondre. Lui qui ne vivait que pour la musique comprend qu’il ne sera plus en mesure de jouer de la guitare et de chanter. Un écrivain célèbre, rencontré dans un avion, lui propose de raconter sa vie. Les souvenirs affluent. Dans un va-et-vient constant entre passé et présent, entre un jeune garçon à l’hyper-sensibilité musicale, grandi en Ukraine dans les années soixante-dix, et le musicien de renom des années 2010 résidant en Allemagne, Evgueni Vodolazkine retrace un destin russe du XXIe siècle.

L’auteur prend son temps. De nombreuses digressions constituent autant d’histoires ou d’aperçus sur des personnages divers dans le récit principal, comme le portrait délicieux de ces Polonais mélomanes perdus dans un village ukrainien et qui font découvrir à Gleb les ravissements du chant, ou encore celui du grand-père qui lui parle de Dieu.

Le jeune garçon s’ennuie auprès d’une mère rêvant de quitter le confinement du monde soviétique et de s’installer à Brisbane, en Australie, devenu le lieu de tous les fantasmes.

Cette atmosphère soviétique si particulière, un peu en dehors du temps, est décrite avec justesse, sans insister, par petites touches. L’humour est aussi présent, comme dans cette convocation cocasse auprès des Komsomols, l’organisation de jeunesse, qui lui reproche dans les années 80, où le doute général grandissait sur l’avenir de l’URSS, de se marier avec Katia, une Allemande de l’Est. Un ami lui conseille de les accuser de « myopie politique », ce qui les plonge dans le plus grand embarras.

Chaque époque de la vie de Gleb est très bien rendue, montrant combien la vie des Russes a changé en trente ans.

Il monte finalement pour ses études vers « Piter », qui ne va pas tarder à redevenir Saint Petersbourg. Lui qui est à cheval entre la Russie et l’Ukraine de par ses origines devient principalement russe mais les déchirements que l’on connaît maintenant entre les deux pays le blessent profondément, tout comme ce fut le cas sans doute, on le devine, avec Evgueni Vodolazkine.

« L’Ukraine était une partie de sa patrie dans le sens le plus profond du terme. Gleb eut la sensation physique que son pays jadis unique s’était brisé, et qu’à présent, les morceaux se désagrégeaient sous lui comme lors d’un tremblement de terre ».

Gleb part finalement pour l’Allemagne avec sa femme, vivant de petits boulots précaires lors des chaotiques années 1990 avant d’être reconnu comme un musicien d’exception par un producteur allemand.

« Un peuple qui se rêve »

Vodolazkine décrit avec Gleb les sentiments de tous ces Russes partis pour l’étranger à la chute de l’URSS, comme étourdis par ce qu’était devenu leur pays natal et par ce monde occidental dont ils avaient rêvé si longtemps. « Il avait l’impression qu’à chaque conversation , il connaissait de moins en moins bien la Russie, qui ne ressemblait à aucun autre pays au monde . Elle n’avait ni la méticulosité allemande ni la richesse américaine, on ne savait pas y jouer au football et il n’y avait pas de population noire ».

Gleb reste néanmoins profondément attaché à la Russie et l’Ukraine et s’exaspère de cette pointe d’un jardinier allemand lui demandant au début des sombres années 90 si « vous, les Russes, vous êtes encore Romains ou déjà Italiens ». La fierté nationale….

Et pourtant, bien plus jeune, Gleb s’interrogeait déjà sur l’identité russe : « parfois il lui semblait qu’en fait Pouchkine n’avait jamais vécu. Qu’il était le fruit de l’imagination russe, songe magnifique d’un peuple qui se rêve ».
On ne peut évoquer Brisbane sans parler enfin du pouvoir de la musique et ses transcendances qui compensent ces tonalités sombres sur la mort qui hantent l’auteur, c’est évident . Gleb atteint par la maladie se prend de passion pour une petite virtuose du piano, Véra, espérant passionnément qu’elle reprendra le flambeau .

« La course est terminée, oui », lui concède sa femme, alors qu’il sait sa carrière musicale achevée, « mais le mouvement continue ».

Cette touche d’espoir ne parvient pas à dissiper l’atmosphère belle et sombre du roman.