Blog • Le financement de l’enseignement supérieur ou l’Arlésienne serbe

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Il y a quelques jours, c’était la « rentrée des classes » et, avec elle, la préparation de l’année universitaire 2017-2018. L’occasion de revenir sur quelques dossiers qui empoisonnent l’enseignement supérieur en Serbie.

De l’art de découper (ou pas) le gâteau serbe de l’enseignement supérieur

Quelques mois après l’élection d’Aleksandar Vučić à la Présidence de la République et la nomination d’Ana Brnabić à la tête du gouvernement, le système universitaire serbe demeure toujours en panne d’un nouveau cycle de financement. Pour mémoire, les enseignant-chercheurs (= EC dans la suite du texte) sont rémunérés sur la base d’un appel à projets de recherche qui court sur un cycle de 5 ans. Pour pouvoir y participer, l’EC doit remplir un certain nombre de critères.

Entre rumeurs (il ne se passe pas un mois sans qu’il y ait un « ça y est, c’est pour le mois/la rentrée/le semestre prochain ») et conjectures diverses sur le nombre exact d’EC, le précédent cycle 2010-2015 n’en finit plus de s’éterniser. Un peu comme si, se sachant dans une situation inextricable, le ministère attendait un geste divin qui résoudrait le problème à sa place. Car la question du financement n’est que l’arbre qui cache la forêt, celle qui symbolise les maux dont souffre l’enseignement supérieur en Serbie, au-delà de la question de la redistribution des ressources de l’état et notamment du budget famélique attribué à la recherche (la Serbie occupe la dernière place en Europe). Ironie du sort, ces mêmes maux pourraient être la porte de sortie tant espérée par le ministère.

En Serbie, on a inventé le don ubiquité

Un récent rapport rendu public par le ministère serbe de l’Education établit que certains professeurs d’université travaillent près de 400 heures sur une base journalière, jusque dans 5 établissements différents en même temps, et avec un poste à temps plein. Fichtre !

L’EC Serbe a eu un ancêtre en France qui s’appelait le « prof. TGV » : un fois le cours terminé, il s’éclipsait à la vitesse dudit train pour rejoindre une autre école et y délivrer son cours, et ainsi de suite. Populaire au début des années 2000, il a fini par quasi disparaître sous les coups de boutoir conjugués des critères des diverses accréditations recherchées par un nombre croissant de business schools (volume d’heures en face à face réalisé par les permanents vs. les vacataires, suivi des étudiants, investissements en recherche, etc.) et de la nécessité de réduire les coûts (augmentation des plans de charge des permanents, réduction de la charge administrative liées à la gestion des vacataires, etc.).

Il est utile de rappeler que la loi serbe n’autorise le cumul que dans une limite de deux établissements différents, avec un rapport 100%/+30%, et avec l’autorisation préalable du directeur du laboratoire de recherche. Les contrevenants ont été immédiatement cerclés de rouge comme l’a annoncé à grand renfort de communication de masse leur ministre de tutelle. Dès que leur nom, prénom, et fonction seront connus (ce qui ne saurait tarder), des mesures adéquates seront prises contre ces preletaće ou « butineurs ». Par ailleurs, la commission se réserve le droit d’agir lors des prochaines demandes d’accréditation ou de ré-accréditation des établissements concernés. En filigrane, on sent le désir de « faire le ménage » mais les véritables critères demeurent peu clairs étant donné que c’est tout un système qui fonctionne ainsi.

Ce phénomène met plus généralement en évidence la manière dont sont considérées aussi bien l’acquisition que la transmission des connaissances en Serbie. Tout d’abord, ces professeurs hyperloop ne délivrent aucun cours mais littéralement « commercialisent » (vu la nature industrielle de la démarche) leur statut académique à différentes universités. Ensuite, la multiplication des universités privées qui assimilent l’éducation à un business comme un autre, produisent des diplômes comme on manufacture des boulons, et son corollaire le besoin de constituer non seulement un corps professoral « académiquement qualifié » (c’est-à-dire possédant au moins un doctorat), sont l’origine de cette situation. Ces degree mills posent la question de la validité des critères permettant à tout un chacun d’ouvrir une université privée.

Le nombre réel d’enseignant-chercheurs : entre poupées russes et univers kafkaïen

C’est un débat qui agite le monde académique serbe depuis plusieurs années : combien le pays compte-t-il d’EC ? Plus exactement, depuis que le nouveau cycle de financement aurait dû être défini (2015). Cependant, la véritable question serait plutôt : comment découper un gâteau dont la taille n’a pas augmenté alors que le nombre de convives a explosé, avant que cela ne finisse en pugilat social ?!

Les spéculations donnaient un premier chiffre de 18000 EC. Entre 11500 et 12000 selon le secrétaire du ministre qui estimait qu’il s’agissait d’un chiffre « artificiellement gonflé ». De ces écarts est née la nécessité de créer une base de données au sein du système d’information Dositej qui non seulement recense tous les EC de 2010 à 2016 mais détaille également leurs résultats. Puis, Vecernje Novosti du 9 septembre 2017 annonçait un nouveau chiffre de 15500 EC. Enfin, dans son numéro mis en ligne le 10 septembre 2017, Politika donnait une dernière estimation de 17421 EC. Dans le même temps, le registre depuis peu créé « montrait » que sur les 15500 EC, seulement 12000 remplissaient les critères permettant de participer au concours.

Etant donné qu’une mère n’y retrouverait pas ses petits, il est possible de retenir les chiffres suivant comme reflétant la situation de manière assez juste :sur la période 2010-2015/2017, 11450 EC sont enregistrés et financés ; au jour d’aujourd’hui, 5523 nouveaux EC sont sortis du chapeau et enregistrés dans les différentes universités, instituts, ou formes hybrides (je demandais à un collègue de quoi il s’agissait mais il n’était pas capable de me répondre ; selon toute probabilité, des universités privées qui ne devraient pas être prises en compte puisque privées !). Dans le même temps, soulignons que le secteur public était interdit de recrutement selon l’un des critères définis par le FMI. La période faste semble cependant terminée comme annoncé dans différents journaux : « les facultés devront licencier des professeurs » (Vercernje Novosti du 8 juillet 2017).

Cette base de données gigantesque contient le profil de chaque enseignant-chercheur et sera bientôt rendue publique affirme le ministre de tutelle. On se plaît à penser que davantage de transparence ne peut être que positif … tout en sachant déjà que certains « pontes » du monde académique serbe ne passeraient pas les qualifications si on leur appliquait les mêmes critères qu’aux jeunes docteurs.

De ces poupées russes, il ressort trois éléments importants :

1) Tous les EC ne seront pas (vraiment ?) financés.
2) Les critères de sélection demeurent abscons pour ne pas dire obscurs, car la question n’est pas tant combien mais plutôt sur quels critères seront « libérés » les EC : rendement académique, niveau de publication, … les mauvaises langues y ajouteraient l’appartenance ou non au parti au pouvoir (!?).
3) Les EC sont-ils comptabilisés sur la base de la totalité des établissements dans lesquels ils sont enregistrés ou bien sur une base individuelle ?

Ces interrogations appellent des réponses qui pourraient fortement agiter le monde universitaire serbe dans les mois qui viennent. A moins que, comme dans beaucoup d’autres domaines, le ministère concerné ne cuisine quelque chose à sa sauce.

Les doctorats prolifèrent comme les champignons à l’automne

En 2014, 1089 thèses de doctorat ont été soutenues selon l’Office des Statistiques de la République de Serbie. En 2010, elles étaient au nombre de 596. Sur la période 2010-2014, alors que le nombre d’établissements d’enseignement supérieur passait de 189 à 180, le nombre de docteurs lui était quasiment multiplié par 2. Comment expliquer cela ? Il s’agit moins d’un phénomène de rattrapage en termes de qualification que d’attitude par rapport au plus haut niveau de diplôme qui puisse être délivré (hors HDR en France). A cela s’ajoutent des cycles souvent très courts, 2 à 3 ans pour préparer et défendre une thèse en sciences de gestion par exemple dans les universités privées. Sans parler des doctorats plagiés et de la complaisance qui les accompagne, qui justifieraient à eux seuls un billet.

Dans son rapport « La Recherche en France et son Evolution de 2000 à 2015 », Paul Deheuvels soulignait qu’il est important de comprendre que les variations des effectifs de chercheurs anticipent celles du potentiel scientifique (d’un pays). Si quelques universités serbes performent plus que correctement à l’échelle mondiale comme en témoigne le dernier classement de Shangaï, la très grande majorité ne contribuent ni qualitativement ni quantitativement à l’édifice de la connaissance. C’est pourtant sur ce socle que se construit l’avenir d’un pays.