« La saveur des coings », un savoureux road movie à la bulgare

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C’est l’histoire d’un homme qui cherche à entrer en contact avec sa femme décédée et de leur fils Pavel qui veut ramener son père à la raison, avant d’être tenté lui-même par l’irrationnel. La saveur des coings, de Kristina Grozeva et Petar Valchanov, est un road movie délicat à travers la campagne bulgare. Entretien.

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Propos recueillis par Laurent Geslin

« La Saveur des coings » sort sur les écrans français le 7 juillet 2021.

Le Courrier des Balkans : La saveur des coings est un road movie sur un père, Vasil, et son fils, Pavel, qui réapprennent à communiquer après la mort d’Ivanka, la figure féminine qui les unissait. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire familiale ?

Petar Valchanov (P.T.) : Le film est en fait dédié à ma mère qui est décédée il y a dix ans. Après l’enterrement, l’une de ses voisines nous avait dit qu’elle avait reçu un appel téléphonique de sa part. Ce qui était bien sûr impossible et absurde, mais même pour quelqu’un d’aussi rationnel que moi, cet épisode avait été très déroutant. De façon paradoxale, ce prétendu coup de fil m’a permis d’avancer et de faire mon deuil. Avec Kristina Grozeva, la coréalisatrice du film, nous avons gardé cette histoire dans un coin de nos têtes et décidé de creuser le thème des relations familiales. C’est ce qui constitue le point de départ de l’intrigue narrative. Vasil est peintre, comme mon père, et il a lui aussi une imagination débordante. même si ce personnage je l’ai construit en m’inspirant de plusieurs histoires.

CdB : C’est aussi un film sur la fin d’une époque, celle du communisme bulgare qui achève de disparaître. Vasil et Ivanka appartenaient à une classe de privilégiés, celle des artistes. Mais les temps ont changé...

P.T. : Oui, Vasil et Ivanka étaient des artistes et ils font partie de ces gens qui étaient opposés au régime communiste, mais qui en ont à un certain moment accepté les règles. Certains artistes sont rentrés dans le moule pour pouvoir continuer à créer, d’autres pour simplement améliorer leur quotidien. Au contraire, leur fils Pavel fait partie d’une génération qui a vécu l’essentiel de sa vie d’adulte après la fin du régime. Il bosse dans la pub, il habite Sofia, il se projette dans l’avenir, et est beaucoup plus rationnel. Mais au fur et à mesure du film, les attitudes du père et du fils vont évoluer...

CdB : Les personnages semblent à plusieurs reprises plonger dans l’irrationnel avant de réussir à s’ancrer dans une réalité plus prosaïque. Dans votre film, on a l’impression que toute la société bulgare est prise dans cet étrange balancier.

P.T. : Après la chute du mur de Berlin, dans les années 1990, les gens en Bulgarie manquaient de tout, et notamment d’informations fiables venues de l’étranger. Mais en même temps, beaucoup de Bulgares avaient peur des nouveautés qui commençaient à arriver. À cette époque se sont donc diffusées de multiples théories conspirationnistes, qui continuent d’ailleurs à nous abreuver. Voilà pourquoi les réactions des gens peuvent parfois être surprenantes en Bulgarie.

CdB : La saveur des coings dresse un portrait sans concession de la société bulgare, qui semble paralysée dans une transition sans fin.

P.T. : Nous n’avons fait que donner vie à des histoires que l’on entend tous les jours. Beaucoup de gens ressemblent aux personnages que nous décrivons dans le film, ils vivent la même vie, dans les mêmes villages. Ce n’était pas un objectif d’être particulièrement critique envers la société bulgare, c’est simplement que des situations absurdes arrivent tous les jours. Par exemple, dans la scène du repas au début du film, les personnes attablées passent sans transition, et avec le même sérieux, d’une discussion politique à l’évocation des vertus d’un magnétiseur. C’est quelque chose qui pourrait arriver à tout le monde.

CdB : Le film se déroule dans la campagne bulgare, mais il pourrait en fait se dérouler partout dans les Balkans.

P.T. : Oui, tout à fait, les pays du sud-est de l’Europe partagent une culture et des expériences communes, même si bien sûr ils ont chacun leurs spécificités.

CdB : C’est en fait cette fameuse confiture de coings qui relie Pavel à sa femme restée à Sofia, Vasil à la défunte Ivanka et la société tout entière à ses racines...

P.T. : Cette confiture lie tout le monde. C’est un fil conducteur pour raconter les relations entre les membres de cette famille. Le fils et le père finissent d’ailleurs par se retrouver en cuisinant ce fruit, qui est à la fois amer et sucré, et très dur à préparer. Ma mère faisait elle aussi des confitures de coings. Ce qui est amusant, c’est que durant le tournage, tous les membres de l’équipe avaient des recettes différentes. Évidemment, cela a donné lieu à des débats passionnés.

CdB : Comment faire des films en Bulgarie ? Quel est l’État du cinéma bulgare ?

P.T. : Il est bien sûr difficile de faire des films en Bulgarie, mais notre cinéma se développe chaque année un peu plus, et il commence à être connu à l’étranger. Le film Février de Kamen Kalev (qui sort en France le 30 juin 2021, NDLR) faisait par exemple partie de la sélection officielle du festival de Cannes en 2020, et cette année on aura l’occasion de voir dans la catégorie « Un certain regard » le film Women Do Cry de Mina Mileva et Vesela Kazakova. La période qui a immédiatement suivi la crise économique de 2008 a vraiment été très dure, mais l’État semble avoir compris qu’il était important de soutenir financièrement la création, pour que les films bulgares soient vus à l’étranger. J’espère qu’on pourra dire un jour qu’il existe une « école bulgare », comme il existe déjà un cinéma roumain.