La Bulgarie n’en peut plus d’être la poubelle de l’Europe

| | | |

Depuis 2014 et les premiers contrats d’importation signés avec des entreprises italiennes, la Bulgarie est devenue un eldorado pour les déchets en provenance des pays riches de l’Union européenne. La prise de conscience des autorités est récente.

Cet article est accessible gratuitement pour une durée limitée. Pour accéder aux autres articles du Courrier des Balkans, abonnez-vous !

S'abonner

Par Alexandre Lévy, avec Atanas Tchobanov et Dimitar Stoïanov (BIRD)

La centrale à charbon de Bobov Dol
© Alexandre Levy

À écouter Elina Ivanova, 35 ans, on peut se demander quelle mouche l’a piquée de rentrer un jour de 2018 avec ses deux enfants de Düsseldorf, où elle et son mari travaillaient dans le secteur des nouvelles technologies, dans sa ville natale de Pernik, à l’ouest de la Bulgarie. Cette cité ouvrière n’est certainement pas l’endroit le plus avenant du pays : cet ancien fleuron de l’industrie métallurgique du temps du communisme ressemble à une friche industrielle à ciel ouvert. Un décor idéal pour un roman ou un film dystopique, mais difficile d’imaginer y élever des enfants… Aussi, Pernik manque souvent d’eau, le barrage artificiel alimentant la ville étant régulièrement siphonné par les deux entreprises qui ont survécu à la chute du régime communiste en 1989, l’aciérie Stomana et la centrale à charbon Republika, dont les cheminées trônent à l’entrée de l’agglomération.

Cette dernière est aussi à l’origine d’un autre problème bien plus grave. « Certains jours, on a du mal à respirer, littéralement. Un matin j’ai failli m’étouffer dans la voiture après avoir déposé les enfants à la crèche. C’était bien avant la Covid-19… », explique Elina Ivanova. Et d’évoquer un « nuage jaune-brun à couper au couteau, au goût de bakélite et de plastique brûlé » qui s’abat régulièrement sur la ville en provenance de la centrale. Peu après leur retour d’Allemagne, ses deux filles, âgées de quatre et cinq ans, se sont mises à tomber régulièrement malades, les rhumes succédant aux sinusites et autres bronchites. Parfois, c’est de l’anémie. Et les enfants d’Elina ne sont pas les seuls à souffrir de ces maux à Pernik. « Allergie », disent les médecins locaux, mais ces maladies respiratoires s’arrêtent immédiatement lorsque la famille quitte la ville pour partir en vacances.

Elina Ivanova a saisi à plusieurs reprises les autorités compétentes en matière de pollution de l’air, elle a écrit à la mairie, demandé des informations à la centrale – en vain. « On m’a dit que les normes étaient respectées. Puis, on m’a ignorée. » C’est ainsi qu’en cette même année 2018, elle a décidé de fonder, avec d’autres habitants de la ville l’association Pernik respire. « Nous sommes victimes d’une pollution complexe, car au charbon brûlé s’ajoute la biomasse, les carcasses d’animaux et les déchets ménagers. Mal triés, ceux-ci peuvent être particulièrement toxiques », explique-t-elle.

Les habitants de Pernik ne sont pas les seuls en Bulgarie à souffrir de cette « pollution complexe », essentiellement due à l’incinération non conforme d’ordures ménagères. Plus à l’ouest, on brûle des déchets dans l’imposante centrale de Bobov Dol ; les particules fines qui s’en dégagent vicient l’air jusqu’à Sofia et la frontière grecque. Au sud du pays, c’est le gigantesque complexe Maritsa Iztok, situé dans le bassin minier de Stara Zagora, qui est pointé du doigt – l’épaisse fumée noire qui s’en échappe est visible à des centaines de kilomètres à la ronde. On brûle aussi des déchets dans les centrales qui fournissent de l’eau chaude et du chauffage à plusieurs grandes villes bulgares comme Sliven, Roussé, Varna, Pleven, Gabrovo…

La centrale à charbon Brikel
© Stefan Nikolov

« Lorsqu’on ouvre les fenêtres le matin, on sent cette odeur très particulière de poubelle brûlée, sauf que c’est à l’échelle industrielle », rapporte Guéorgui Baloulov, un militant écologiste de Sliven, au centre de la Bulgarie. « Lorsqu’on proteste, on nous répond : Vous voulez qu’on vous augmente le prix du chauffage ? », poursuit-il. « Ces centrales ont toujours été polluantes. Mais au temps du communisme, on savait ce qu’on y brûlait : du charbon », ajoute Elina, de Pernik. « Aujourd’hui, nous n’en savons rien : est-ce du plastique, des déchets ménagers, médicaux ou d’autres matières dangereuses ? » Un habitant de Bobov Dol montre une photo de sa voiture au petit matin, recouverte de cendres. Il y a tracé trois lettres : « S.O.S. » Stefan Nikolov, jeune conseiller municipal d’opposition de Galabovo, une localité de quelque 10 000 habitants près de Maritsa Iztok, n’hésite pas à parler d’un « génocide » que provoqueraient les produits cancérigènes rejetés dans l’atmosphère de la centrale Brikel et l’usine attenante de briquettes de charbon.

La Bulgarie, eldorado des déchets européens

L’incinération d’ordures ménagères dans de vieilles centrales électriques, jadis propriétés de l’État et pour la plupart privatisées à partir du début des années 2000, est un fléau en Bulgarie. Depuis 2014, date des premiers contrats d’importation signés avec des entreprises italiennes, comme De.Fi.Am et Ecobuilding, le pays est devenu un eldorado pour les déchets en provenance des pays riches de l’Union européenne. Durant des années, ces ordures ont été brûlées dans ces centrales obsolètes, sans contrôle environnemental, d’autres dans des cimenteries – du reste bien mieux adaptées à ce genre d’opérations, car capables de développer des températures très élevées permettant l’incinération complète des ordures. Enfin, une part non négligeable semble avoir été tout simplement « stockée » ici ou là, dans la nature. Ce n’est que fin 2019, lorsque les carabiniers italiens ont saisi près de Milan quelque 850 tonnes de déchets toxiques dans un train de marchandises en direction de la Bulgarie, que les autorités de Sofia ont fini par s’inquiéter du problème.

© Alexandre Levy

Plusieurs enquêtes ont été ouvertes, des centaines de tonnes de déchets saisis et des autorisations d’incinération suspendues ; la police, la justice et même les services de renseignement ont été mobilisés pour y voir plus clair dans les activités des nombreuses – plus de 1000 – entreprises du pays spécialisées dans le traitement des déchets. Début 2020, le vice-ministre de l’Environnement Krassimir Jivkov était arrêté pour avoir fermé les yeux sur des importations illégales en provenance d’Italie. On a aussi découvert que son ministère avait autorisé la centrale de Bobov Dol à incinérer jusqu’à 10 000 fois plus de déchets que la loi l’autorisait, « à titre expérimental ». Et qu’une grande partie de ces ordures importées d’Italie était le fait d’entreprises liées aux mafia du sud de l’Italie, la ‘Ndrangheta ou la Camorra. « Depuis les années 1980, la ‘Ndrangheta trempe dans le trafic de déchets toxiques », explique l’universitaire italien Antonio Nicaso, spécialiste de la criminalité organisée. « Auparavant c’était en direction de l’Italie du Sud, puis de l’Afrique, et maintenant de plus en plus vers des pays comme la Bulgarie en Europe de l’Est. C’est un business dans lequel on risque peu et gagne gros. »

Un an plus tard, le vice-ministre est derrière les barreaux, mais les choses n’ont pas beaucoup changé. Sur les sites de Bobov Dol, de Sliven et de Galabovo, de grandes quantités de déchets en état de décomposition avancée sont entreposées dans l’attente d’être brûlées. « Les incinérations se déroulent la nuit ou le week-end, lorsque les institutions censées veiller à la qualité de l’air ne travaillent pas. Lorsqu’on les alerte, elles nous disent que tout est dans la norme », rapporte Stefan Nikolov, de Galabovo. Sous couvert d’anonymat, un employé du site de Bobov Dol, principal destinataire des « déchets italiens », confirme cette pratique, expliquant que les ordures font partie intégrante du « mix énergétique » (déchets, foin et charbon) utilisé pour l’allumage des fours. Une méthode aussi appelée « cogénération ». « Comme presque partout en Bulgarie, nous utilisons de la lignite, un charbon de basse qualité au pouvoir calorifique très faible. Les détritus, et ce qu’on appelle la ‘biomasse’, augmentent son rendement », explique-t-il. Selon les directives européennes, les déchets – qui peuvent circuler d’un pays à l’autre de l’Union - doivent pourtant être incinérés à très haute température dans des installations appropriées disposant de filtres pour capturer les particules fines. Ce n’est pas le cas en Bulgarie, mais cela ne l’empêche pas, en tant que membre de l’UE depuis 2007, de bénéficier de cette « économie circulaire » des déchets.

La centrale thermique de Silven
© Alexandre Levy

Après les révélations de l’année dernière, l’arrêt de l’incinération des déchets à Bobov Dol avait un temps été ordonné par la justice, avant que cette décision ne soit cassée en appel au grand dam des écologistes et des habitants de la région. Dans un souci d’apaisement, la direction de la centrale avait ensuite assuré avoir temporairement cessé de brûler des ordures. Une décision partagée par les dirigeants de Brikel, à Galabovo, qui avaient invité des représentants de la société civile à participer à « un grand débat » sur l’avenir de la « cogénération ». Ces engagements ont fait long feu. Mi-novembre 2020, tout portait à croire que ni les uns ni les autres ne tenaient leur parole. À Galabovo, des montagnes de déchets étaient cachées derrière des mottes de foin, sur un site de stockage à proximité de l’usine à briquettes, et notre présence a provoqué l’arrivée immédiate de gardes de sécurité extrêmement nerveux et visiblement désireux d’en découdre.

Hristo Kovatchki, le roi des déchets

Ces sites de stockage, centrales et usines ont un point commun : ils appartiendraient au magnat de l’énergie Hristo Kovatchki, considéré comme l’un des hommes les plus riches de Bulgarie. À la tête d’un empire qui pèserait, selon l’hebdomadaire économique Kapital, 1,5 milliards de lévas (750 millions d’euros), l’homme avait fait parler de lui au début des années 2000 en Serbie voisine, où il avait mis la main sur plusieurs entreprises locales, avant d’être condamné par la justice à rembourser près de douze millions d’euros à l’agence de privatisation locale, puis chassé du pays. En Bulgarie, on lui attribue des dizaines de centrales électriques, des mines à charbon, diverses usines et jusqu’à récemment une chaîne de supermarchés dans laquelle ses employés pouvaient dépenser les « bons d’achat » qu’ils recevaient en guise de salaire. En 2007, l’oligarque apparaissait dans un câble diplomatique américain consacré à la « mafia de l’énergie » aux côtés de deux autres figures du secteur énergétique bulgare, Bogomil Mantchev et Krassimir Guéorguiev, deux golden boys issus de l’ancienne nomenklatura communiste. Qualifié à l’époque de « nouveau venu » dans ce business particulièrement lucratif, Hristo Kovatchki semble depuis s’être imposé sur le marché bulgare.

Plusieurs rumeurs circulent sur l’origine de sa fortune, les uns suggérant qu’il aurait « gagné son premier million » en vendant des produits de première nécessité en Russie, où il a fait ses études, après la chute de l’URSS. D’autres, comme l’ancien conseiller politique américain à Sofia Alex Karagiannis, expliquent sans ambages qu’il aurait bénéficié des affaires fructueuses d’un narco-boss local, Konstantin Dimitrov, né à Samokov comme lui. Et d’autres, enfin, estiment que l’homme d’affaires Kovatchki profite de crédits bancaires illimités grâce à ses liens avec Ivaïlo Moutaftchiïski, patron de la Parva Investitsionna Banka, qu’un autre diplomate américain, l’ambassadeur John Beyrle, avait qualifiée avec une demie douzaine d’autres établissements bancaires de « pommes pourries » en raison de leurs liens présumés avec le crime organisé et de suspicions de blanchiment d’argent.

Hristo Kovatchki.
CC Иван Елеоноров (Wikipedia)

Mis en cause suite au scandale des déchets italiens, Hristo Kovatchki s’est borné à expliquer qu’il n’était pas le propriétaire de ces centrales, mais un simple « consultant ». Et qu’il ne faisait pas d’importations de déchets depuis l’Italie. De fait, les propriétaires réels des centrales de Bobov Dol et de Brikel, à Galabovo, sont inconnus. Ces derniers se cachent derrière une batterie de sociétés-écrans, le plus souvent offshore, et semblent se moquer de la loi bulgare contre le blanchiment d’argent qui exige de déclarer les bénéficiaires économiques ultimes. Ainsi, selon les documents officiels présentés à l’Infogreffe de Sofia, la centrale de Bobov Dol appartient à un certain Erlin May Rodriguez, qui habite à Bélize. Le propriétaire officiel de la centrale Brikel, à Galabovo est quant à lui un Britannique de 81 ans, résidant dans le comté du Yorkshire [1].

Il faut fouiller plus en avant dans les registres de commerce bulgares pour tracer les liens de Kovatchki avec des acteurs du secteur local de l’énergie, avec des sociétés minières, des supermarchés et des partis politiques. Certains noms sont récurrents, on les retrouve dans les sociétés dont Kovatchki a été propriétaire ou dans celles pour lesquelles il ne prétend aujourd’hui être qu’un consultant : Nikofor Vanguelov et Ivaïlo Ivanov, par exemple. Des hommes ou des femmes d’affaires a priori sans histoires, à l’instar de Nadejda Arsova, l’assistante de direction de Kovatchki, gérante d’une importante compagnie de distribution d’électricité qui commercialise la production électrique des centrales pour lesquelles Kovatchki est « consultant ». Sauf que cette dernière gère aussi la correspondance de la société Trash Universe qui, officiellement, n’a rien à voir ni avec Arsova, ni avec Kovatchki. C’est justement cette société qui achète, principalement en provenance d’Italie, les déchets brûlés dans les centrales du magnat. Et les entreprises italiennes avec qui Kovatchki aurait fait affaire ont un lourd passif avec la justice locale. Tels Eco Valsabbia et Ecoexport du sulfureux homme d’affaires Sergio Gozza, accusé de falsifier les documents sur les déchets gérés par ses entreprises. Mais son procès s’enlise dans la bureaucratie italienne et il ne sera jamais condamné. En Bulgarie, c’est le site d’investigation Bivol qui a révélé l’implication de la mafia italienne dans l’importation de déchets vers la Bulgarie bien avant que le Parquet ne se saisisse de cette affaire.

Mais quel intérêt pour un magnat de l’énergie comme Hristo Kovatchki de tremper dans ces affaires de déchets ? Selon des experts locaux, le système est particulièrement lucratif : il permet à l’homme d’affaires d’encaisser de l’argent pour le recyclage des déchets (environ 100-120 euros par tonne), d’économiser sur les quotas d’émission de CO2 des centrales où il les brûle (toujours selon l’UE, l’incinération de déchets en est exempte), d’économiser sur le charbon, tout en continuant à vendre sur le marché de l’énergie considérée comme propre, car obtenue par « cogénération », et qui bénéficie de subventions de l’État. En revanche, cette énergie reste payée au prix fort par les usagers qui, en sus, respirent l’air vicié par la mauvaise combustion des déchets. Stefan Nikolov nous montre les factures de l’hôpital public de Galabovo à qui la société Brikel a facturé, depuis 2008, 1,2 millions de lévas (600 000 euros) de chauffage et ce malgré les promesses de gratuité pour cet établissement.

Hristo Kovatchki semble aujourd’hui intouchable en Bulgarie. La rumeur le dit proche de l’oligarque Delian Peevski, magnat de la presse locale et député du Mouvement des droits et des libertés (DPS), le puissant parti qui représente les Turcs et les Musulmans en Bulgarie. Un homme qui, malgré son jeune âge (il n’a pas 40 ans), est considéré comme le « faiseur de rois » de la scène politique bulgare. Aussi, comme ses avocats ne manquent jamais de le rappeler, Hristo Kovatchki n’est qu’un simple « consultant » des entreprises incriminées. Lui-même reste très discret, ne donne que très rarement des interviews à la presse et n’a pas pour habitude d’étaler sa richesse. « Voilà, nous sommes ici au cœur de l’empire énergétique de Kovatchki. Ça ressemble au Mordor, n’est-ce pas ? », poursuit Stefan Nikolov, le conseiller municipal rebelle de Galabovo. Ce dernier montre l’usine de briquettes, comme surgie du début du siècle dernier – « la seule de cette taille dans les Balkans » - ainsi que la centrale thermique dont la fumée noire obscurcit le crépuscule. Il montre aussi le tas de cendres qu’il recueille tous les matins en essuyant la table de son jardin.

La centrale thermique Brikel
© Alexandre Levy

Stefan Nikolov a 31 ans, un jeune enfant et une épouse qui n’arrive pas à trouver du travail à Galabovo en raison des prises de positions de son mari. Avec deux collègues du conseil municipal, une institutrice et une auto-entrepreneuse, ils sont les seuls à tenir tête au maire, un homme qui selon lui « mange dans la main de Kovatchki ». « Ici, c’est le féodalisme », soupire-t-il. Ce maire, un certain Nikolaï Tonev, est affilié au DPS, le parti des Turcs et des Musulmans de Bulgarie, même si Galabovo ne compte guère de représentants de ces minorités. L’homme en est à son cinquième mandat. Dans un clip promotionnel de sa campagne de 2015, on y voit le « businessman » Kovatchki vanter les mérites du maire candidat, soulignant combien l’édile et son entreprise « travaillent main dans la main ».

À Sliven, Guéorgui Baloulov raconte que lorsqu’il se plaint à la mairie de la mauvaise qualité de l’air, on lui répond que c’est à cause des Roms qui brûlent des poubelles et se chauffent au charbon de mauvaise qualité dans leur ghetto. « Nous combattons un modèle féodal », enchérit Elina Ivanova de Pernik qui, malgré les pénuries d’eau à répétition et l’air vicié qui empoisonne ses filles, ne regrette finalement pas d’être revenue en Bulgarie. Outre un excellent poste dans la filiale d’une multinationale de logiciel informatique à Sofia, elle a surtout trouvé une cause pour laquelle s’engager.



Cette enquête a été réalisée avec le soutien du Fonds Investigative Journalism for Europe (IJ4EU).

Notes

[1Nous avons adressé une liste de questions à Hristo Kovatchki ainsi qu’à la direction des sociétés qui lui sont liées. À la date de la publication de la présente enquête, nous n’avons pas reçu de réponse officielle.