Blog • Education et exil : l’impasse serbe

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Au mois de décembre dernier, je terminais un semestre d’enseignements à des étudiants serbes vivant à l’étranger et à des étudiants étrangers vivant en Serbie. Lorsque je leur posais la traditionnelle question « que ferez-vous une fois votre diplôme en poche ? ». Leur réponse fut unanime : aucun ne restera en Serbie car « il n’y a pas d’avenir (pour nous) ici » !? Cet aveu brutal mais empreint d’une certaine lucidité, ouvrait la discussion autour de plusieurs thèmes mêlant l’économie, la conduite des affaires, et inévitablement la sphère politique.

Un amphithéâtre de la Faculté de Philologie de Belgrade
© Wikipedia Commons

Rien ne vaut d’observer le développement des sandwicheries et autres boulangeries (auxquelles s’ajoutent les officines de paris sportifs et les restaurants), des enseignes de mode, de drogueries fourre-tout, l’évolution des prix, et bien évidemment le comportement des individus consommateurs pour se faire une idée de la structure et de l’état de l’économie réelle. Ce dernier est passablement éloigné des discours triomphateurs et d’auto-satisfaction des pouvoirs publics. Certains points ont déjà été abordés dans un précédent post aussi je ne reviendrai pas dessus. Le bilan est que les industries de volume dominent et que les industries de premium existent à la marge. A la fois cause et conséquence, la très grande majorité des consommateurs est très sensible au prix et très peu à la qualité perçue (au-delà des phénomènes de pouvoir d’achat, les marques ne savent que très peu éduquer les individus). Au final, il n’existe quasiment pas de marché de valeur et, plus grave, son corolaire qui est une absence de classe moyenne. Hors, c’est sur la croissance de cette dernière que se bâtit le développement d’un pays (demandons à la Chine ou à l’Inde …).

Les étudiants me demandaient alors « que faire dans ces conditions ? ». J’expliquais qu’au-delà des périodes de récession et de croissance, deux invariants demeurent : marketer le bonheur (Coca-Cola et son « happiness factory », les films Bienvenus chez les ch’tis, LOL, etc.) et marketer la peur (Symantec-Norton et sa campagne everyclickmatters.com, le jeu vidéo FEAR, etc.). Et le rôle de la sphère politique dans tout çà ? Il fallait bien reconnaître que le marketing du premier ministre-président-chef de liste était bien construit. Néanmoins, je jugeais utile de souligner qu’en situation de duopole biaisé voire de quasi-monopole, la marque dominante n’a pas de raison de se remettre en question et de chercher à créer plus de valeur pour ses clients. Je rappelais et appliquais une célèbre maxime qui est que la valeur d’une offre se mesure également à la valeur des alternatives présentes (!?). J’agitais alors l’option non-achat qui existe à l’instar des biens de consommation … mais qui ne semble pas faire parti(e) du référentiel local. Je soulignais enfin que la disposition mentale était la clé de tout, de celle qui permettait de sortir d’une crise à celle qui amenait à creuser plus profond. Dans la plupart des domaines liés à la vie publique et à celle des affaires, la mentalité est encore profondément ancrée dans le passé socialiste auto-gestionnaire et s’articule autour du « faire ou ne pas faire ». Alors que les sciences de gestion ont depuis longtemps mis l’accent sur l’importance de « faire la bonne chose et de bien la faire » …

Évaluer la performance d’une économie, d’une entreprise, ou d’une marque est un exercice difficile tant il est influencé par des facteurs aussi bien psychologiques que politiques (dans le sens de jeux d’acteurs). Sous le vocable de « GDP fetichism », Joseph Stiglitz avait déjà alerté sur l’utilisation aveugle du PIB comme indicateur de la performance d’une économie et comme guide des orientations stratégiques. Ajoutons à cela l’utilisation effrénée du « nous vs. ceux qui nous ont précédé », et on obtient une réthorique ou plutôt un formidable rouleau compresseur qui permet d’aplanir les contestations éventuelles, de justifier les actions entreprises, et in fine d’éclairer la situation sous un angle « favorable ». Effectuons donc un exercice salutaire (pour ne pas dire d’« hygiène morale ») de relativisation et de mise en perspective de la performance. Tout d’abord, le seul PIB reflète mal (l’évolution des) les conditions de vie d’un pays et notamment la richesse disponible par individus. Une approche plus précise consiste à ajuster le PIB par habitant au pouvoir d’achat : en 2016, la Serbie se classe 90ème, loin derrière l’Ethiopie et le Turkménistan, et sous-performe ses principaux voisins (Macédoine, Croatie, Bulgarie, Roumanie, Slovénie), seuls l’Albanie et la Bosnie-Herzégovine font moins bien (source : Global Finance, février 2017). Ensuite, il est nécessaire de prendre en compte une perspective temporelle plus large que la seule année. Ainsi, sur la période 2008-2017 et selon les données du FMI, le taux de croissance moyen de la Serbie est de 1% (avant la révision à la baisse du PIB pour l’année 2017) ce qui la place dans le peloton de queue des pays dynamiques (source : Global Finance, avril 2017). Enfin, selon le Legatum Prosperity Index de 2017, la Serbie se classe 58ème au général mais 88ème en termes d’ouverture de son économie et 79ème en ce qui concerne le climat des affaires, seuls le Monténégro et l’Albanie sont moins bien classés (source : Legatum Institute, 2017). A noter qu’elle se classe 40ème en termes d’éducation, ce qui laisse d’autant plus de regrets et de frustrations quant à l’incapacité des pouvoirs publics d’exploiter le capital intellectuel que le pays possède (encore).

Quelles opportunités d’emploi existent ? La jeune génération qui est en âge d’entrer sur le marché du travail n’est pas dupe quant à ce qui s’offre à elle : des services à faible valeur ajoutée (liés au tourisme et à l’hôtellerie principalement), des entreprises étrangères (de faible à moyen en ce qui concerne le contenu technologique) qui s’implantent à crédit et proposent des salaires inférieurs à la « moyenne » nationale, et quelques rares entreprises locales qui attireront principalement des profils scientifiques/techniques. Et c’est là que le bas blesse car attirer des investisseurs étrangers est positif pour l’économie, à condition que cette démarche s’accompagne en parallèle du développement d’une croissance organique. Malheureusement, l’absence de pôles de compétitivité, une gouvernance déficiente, et un très faible soutien aussi bien intellectuel que financier hypothèquent le futur du tissu industriel local. A contrario, c’est un scénario à la Bolivienne qui semble se dessiner : une production manufacturière domestique qui s’éteindra progressivement sous les coups de bélier de l’importation de biens de faible qualité et peu chers en provenance de Chine (subventionnés), de volumes de production trop faibles pour pouvoir couvrir des coûts de production élevés (non-subventionnés), et d’un déficit de vision stratégique et de compétences marketing. Au niveau macro-économique, il en résultera un déficit croissant de la balance des paiements qui coûtera chaque année davantage de points de (croissance) du PIB.

Enfin, la fuite démographique déjà élevée (en 2015, la Serbie se classait 2ème mondialement en termes de « brain drain » ou fuite des cerveaux rapportée à sa population ; source : telegraf.rs, avril 2015), est appelée à s’intensifier. C’est donc à un appauvrissement de ses forces vives que la Serbie doit s’attendre, avec à la clé une spirale descendante, un volume croissant d’emplois à faible qualification et, in fine, à faible valeur ajoutée. En somme, un pays en voie de sous-développement. Dès lors, il paraît difficile voire impossible de reprocher à des étudiants de vouloir s’expatrier étant donné que les conditions ne sont pas remplies pour espérer mener une vie décente.