Blog • L’évaluation des enseignants-chercheurs en Serbie : un voyage en Absurdie ?

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Le ministère serbe de l’Education, de la Science et du Développement Technologique publie sur son site web un code (= un ensemble de règles) qui définit la politique d’évaluation et son corollaire de promotion, des enseignants-chercheurs. Un bel exemple d’obscurantisme et d’absurdité.

L’article 2 notamment détaille « le mode de classification et de présentation des résultats de l’activité de recherche » d’un enseignant-chercheur dont la finalité est de permettre l’évaluation individuelle du travail effectué et ainsi de pouvoir prétendre à une promotion (= passer au rang académique supérieur où le salaire est plus élevé). Plus précisément, on y apprend qu’à chaque article de recherche publié, est affecté un coefficient et un « facteur d’impact » issu de différentes listes de publications. L’ensemble est alors agrégé dans la Thomson Reuters List, un fourre-tout qui mêle aussi bien les sciences dures que les sciences molles et à vocation « élitiste », c’est-à-dire ne sélectionnant qu’un nombre restreint de revues académiques toutes disciplines confondues (en somme les « meilleures » dans chaque domaine). Bilan, une véritable usine à gaz. Enfin, le nombre de fois où un article a été cité par ses pairs contribue à finaliser le profil académique de l’enseignant-chercheur.

C’est là qu’a commencé mon « voyage en Absurdie » cher à Michel Sardou, et je ne sais pas ce qui m’a le plus choqué : qu’il soit inapplicable ou bien qu’il reflète des normes locales et non internationales (je ne parle ici que des sciences économiques et de gestion).

Pourquoi inapplicable ?

Inapplicable car très rares sont les enseignants-chercheurs en mesure de publier dans ces revues. L’expérience nécessaire s’acquiert dans le temps et avec le soutien de chercheurs chevronnés … qui, pour la plupart des sciences de gestion, n’existent tout simplement pas ou bien n’ont aucune intention de partager leur savoir. J’observais alors deux types de comportements : ceux qui demeuraient figés dans une attitude contemplative, attendant que le train passe et développant des stratégies individuelles, et ceux qui mettaient alors l’accent sur quantité avec des publications en volume industriel dans des revues à auditoire ultra-confidentiel ou local. Avec pour résultat d’évidents effets pervers car des critères trop stricts où inatteignables ne servent qu’à occulter l’existence d’un système parallèle de développement, d’évaluation et de promotion.

Des « ambitions » internationales et des normes locales

Dans le monde académique comme dans l’hôtellerie, les standards internationaux servent à donner un cadre de référence afin d’éviter, dans la mesure du possible, de loger dans un hôtel 5 étoiles en normes locales qui équivaut à un 3+ étoiles en normes internationales voire moins.

Le classement utilisé comme référence dans le document publié par le ministère serbe ne se réfère à aucun des classements de revues académiques cités notamment dans le « guide suprême » qu’est la Harzing Journal Quality List. Cette dernière (qui contient évidemment une part de subjectivité comme n’importe quel classement) recense les dix-sept classements les plus représentatifs au niveau mondial, de Cranfield à HEC en passant par l’Allemagne, l’Australie ou encore l’Autriche et propose un tableau synoptique par revue. Ce sont ces derniers qui sont utilisés par les universités et business schools européennes que ce soit dans le cadre de promotions internes ou bien en ce qui concerne les besoins relatifs aux accréditations obtenues ou recherchées (la Conférence des Grandes Ecoles, l’AACSB, EQUIS, etc.).

De plus, le nombre de fois où un article est cité ne peut être mesuré que sur une période relativement longue (environ 5 ans) étant donné la durée des processus d’évaluation et de publication (parfois 2 à 3 ans pour certaines revues). Tout horizon temporel plus court n’a aucun sens.

Enfin, face à l’impératif de publication ou « publish ou perish » cher à Anne-Wil Harzing qui transcende les frontières, les enseignants-chercheurs se sont tournés vers des revues locales au sens premier du terme, c’est-à-dire dont l’audience dans un grand nombre de cas ne dépasse pas les frontières physiques du laboratoire de recherche. Il est inutile de souligner que les critères de sélection des papiers y sont pour le moins obscurs. Et ces revues, dans leur grande majorité, n’existent dans aucun classement. Dans ces conditions, rappelons la fonction première d’un classement :

« The Journal Quality List is published primarily to assist academics to target papers at journals of an appropriate standard », Introduction de la 59ème édition de la Harzing Journal Quality List publiée le 24 avril 2017.

Un système qui fonctionne en vase clos

Des idées stupides et des connaissances perdues pourraient résumer les fondements et la réalité d’exercice de ce code. Parce qu’il n’est pas adapté au paysage scientifique de la Serbie, il constitue un frein à son appropriation par la communauté académique. S’il avait l’ambition de transformer le monde académique et de placer la locomotive serbe sur la voie de chemin de fer qui mène à l’adhésion à l’UE … c’est davantage un rouleau compresseur qui annihile les ambitions et les vocations de chercheurs, broie les motivations, et qui finalement incite le capital intellectuel existant à s’exiler au plus vite.

On ne peut que regretter que ses rédacteurs ne se soient pas inspirés de pays plus matures en termes de production et de développement scientifique. Par exemple, en prenant connaissance du texte d’introduction du Président de la section 37, Jean-Benoît Zimmermann, Directeur de recherche au CNRS, du dernier classement des revues académiques en économie-gestion du CNRS. En substance, la liste des revues de la section 37 du Comité National de la Recherche Scientifique est un outil de référence largement reconnu au plan français mais aussi international. Par ailleurs, une mise en garde est formulée quant à son utilisation essentiellement comptable et trop mécaniste voire dogmatique (!). Anne-Wil Harzing, l’éditrice de la liste sus-mentionnée, souligne également cette précaution. Enfin, cette liste (comme n’importe quelle autre) « si elle permet des indications utiles pour estimer le niveau des publications d’un chercheur ou d’un laboratoire, elle ne dispense aucunement l’évaluateur d’entrer dans le contenu des travaux et des publications ». En somme, il est fondamental de distinguer l’outil que constitue la liste et l’usage qui en est fait. On peut alors mesurer le fossé qui sépare la philosophie qui prévaut au CNRS et celle qui émane du ministère de tutelle des enseignants-chercheurs serbes.

Mais la Serbie n’est pas la seule dans la région : il y a quelques jours je posais la question à un collègue bulgare … qui utilise les mêmes références que le code serbe. C’est finalement à se demander si, dans le domaine académique comme ailleurs, il n’y a pas là une cuisine typiquement balkanique !?.