Blog • L’ethnicité aroumaine est-elle soluble dans la nationalité roumaine ?

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La réponse de Vladimir Creţulescu à cette question dans sa thèse de doctorat en science politique soutenue à Bordeaux et à Bucarest qui vient de paraître sous le titre Ethnicité aroumaine, nationalité roumaine [1] est résolument affirmative. Confrontée aux faits historiques, sa démonstration n’est guère convaincante.

Moscopole, gravure de Khristofor Zhefarovich, 1743
DR.

« Qui sont les Aroumains ? Vers la moitié du XIXe siècle ( …) une population de bergers, marchands et dirigeants de caravanes éparpillés dans toute la région des Balkans, dans la plupart des villes ainsi que dans des communautés montagnardes isolées. Ils parlent une langue romane (un dialecte de la langue proto-roumaine) et on suppose qu’ils seraient les descendants des légionnaires et des colons romains établis dans la région (ou, selon une théorie concurrente, ils seraient des Grecs romanisés) » (p. 17). Deux précisions attirent l’attention dans cette présentation qui figure au tout debout du livre. En règle générale on s’accorde aujourd’hui pour parler plutôt de population locale romanisée au temps de l’administration romaine alors que certains linguistes estiment, dans une perspective notamment sociolinguistique, que l’aroumain peut être considéré comme une langue à part [2]. En revanche, l’Académie roumaine soutient, aujourd’hui comme par le passé, que l’aroumain ne peut être qu’un dialecte [3]. C’est d’ailleurs sur ce point qu’est fondé depuis plus d’un siècle, et de nos jours avec une insistance particulière, le discours national roumain concernant les Aroumains. Or V. Creţulescu, qui se présente comme un adepte des « théories modernistes de la nation » (p. 222), prend ses distances avec la tradition roumaine et avec ceux qui, encore aujourd’hui, « visent à démontrer la roumanité essentielle de la culture et de la civilisation aroumaines » (p. 26) [4]. En effet, pour ce qui est de l’essentialisme il se distingue de ces derniers, mais, à l’arrivée, comme on le verra plus loin, la « construction discursive » qu’il met en récit apparaît plutôt comme un aggiornamento des thèmes chers à ladite tradition.

Du « groupement ethnique » à la « communauté ethnique » pour atteindre la « congruence multisymbolique »

Les pages les plus passionnantes du livre sont celles consacrées à l’établissement d’un cadre interprétatif du corpus documentaire qui fait l’objet des recherches de l’auteur (pp. 27-53). Celui-ci fait preuve d’une réelle maîtrise des nombreux travaux récents portant sur l’identité, l’ethnicité et le nationalisme ce qui lui permet de dégager un certain nombre de catégories qu’il estime en consonance avec le sujet traité, soit, dans l’ordre « groupement ethnique », « communauté ethnique » et « congruence multisymbolique ». Forgées à partir de travaux aussi divers que ceux des anthropologues Fredrik Barth et Benedict Anderson, des philosophes Ernest Laclau et Chantal Mouffe et du politiste Paul Brass, ces catégories ne nous apprennent cependant pas grand-chose une fois « appliquées » aux faits et récits rapportés. Elles ne font souvent que confirmer ou exprimer dans des termes plus savants des choses qui ressortent déjà du corpus présenté. Enfin, discourir sur l’ethnicité aroumaine dans la conception des élites aroumaines dans l’Empire ottoman au dernier quart du XVIIIe siècle, ou encore évoquer « l’existence d’une ethnicité aroumaine bien définie dès le Xe siècle, au plus tard » [5] (p. 51), n’est pas sans soulever quelques objections de fond.

Le discours identitaire aroumain-roumain

L’auteur s’est fixé comme but la reconstitution dans le temps (1770-1878) et dans l’espace (Moscopole, aujourd’hui Voskopojë, en Epire, puis Vienne, Pest ou Poznan, et, enfin, la Valachie et la Moldavie) du « discours identitaire aroumain-roumain » appelé à intégrer le « corps de la nation roumaine ». Sur le plan de la méthode, il distingue « le concept de ‘’texte’’ de celui de ‘’discours’’ ». Le second « peut vivre dans une multitude de textes, le texte individuel n’est qu’une mise en œuvre spécifique et singulière d’un certain discours » (p. 31). « Notre recherche est de nature historiographique, et non pas historique », écrit-il (p. 37) après avoir cité l’historien roumain Lucian Boia : « Ce que nous appelons d’habitude histoire n’est que notre discours sur l’histoire, c’est l’image du passé inévitablement incomplète, simplifiée et déformée que le présent recompose sans cesse » (35).

Le discours identitaire est qualifié d’aroumain-roumain par V. Creţulescu parce qu’il repose dans un premier temps sur des textes écrits entre 1770 et 1830 par des « Aroumains balkaniques » qui, pour certains, vont évoluer en Europe centrale, et, dans un deuxième temps, par les « membres de l’élite intellectuelle roumaine », les jeunes Moldaves et Valaques de la génération des révolutionnaires de 1848. Avec ces derniers, les choses sont relativement simples, leurs écrits étant explicites. C’est d’ailleurs avec l’entrée en scène de ces quarante-huitards que s’achève selon V. Creţulescu la transformation finale de l’ethnicité aroumaine en nationalité roumaine, transformation initiée par la diaspora aroumaine en Europe centrale.

Il n’en va pas de même pour la période précédente. Les informations livrées par les rares textes et documents disponibles sont minces et les renseignements d’ordre biographique sur leurs auteurs incertains. Les données établies par l’historien Max Demeter Peyfuss [6] sur l’académie et l’imprimerie de Moscopole, le bourg devenu métropole au XVIIIe siècle bâti par des Aroumains, ses professeurs et leurs élèves et disciples qui allaient voyager en Europe centrale où d’autres Aroumains allaient s’établir et parfois faire fortune sont précieuses dans ce sens qu’elles permettent de réaliser l’importance de cette métropole des Aroumains tout en indiquant les limites des connaissances dont nous disposons. Autant dire que, pour articuler dans un récit plus étoffé ces informations éparpillées, parfois peu fiables et même contradictoires, la tentation d’interpréter et de puiser au registre spéculatif est grande. Les auteurs roumains d’origine aroumaine furent ceux qui ont investi le plus ce terrain avec des résultats brillants quoique hypothétiques chez un auteur comme Victor Papacostea, mais inégaux et moyennant nombre de conjectures et d’exagérations. Ils l’ont fait pendant une période allant de 1909 à la fin des année 1970 [7]. La plupart des titres sont parus après la paix de Bucarest (août 1913), dont les Aroumains de l’ancienne Turquie d’Europe furent les grands perdants. La principale préoccupation de leurs auteurs, dont l’attachement à l’Etat roumain ne va jamais se démentir, semblait être de laisser une trace, de constituer un patrimoine, de sauver un passé estimé glorieux à défaut d’entrevoir une issue favorable à la condition peu enviable dans laquelle se retrouvaient les autres Aroumains dans les Balkans, dépourvus désormais de tout statut particulier sur le plan national leur permettant d’échapper à l’assimilation dans des conditions dégradantes.

« A mon avis, ils //les Aroumains// finiront par nous être utiles
là où ils se trouvent » (N. Bălcescu)

Dans sa reconstitution, V. Creţulescu ne se contente pas des données historiques attestées concernant les Aroumains dans l’Empire ottoman finissant et en Europe centrale. Il reprend telles quelles, parfois en forçant même le trait, les interprétations des auteurs roumains d’origine aroumaine qui avaient travaillé sur cette période auxquelles il ajoute ses propres interprétations chaque fois que l’occasion se présente pour mettre en avant les aspects relevant de près ou de loin des catégories d’ethnicité et de nationalité proposées au départ. Au centre de sa démonstration se trouve la découverte par les Aroumains originaires des Balkans et par les Roumains de Transylvanie des opportunités politiques offertes par leur origine commune « romaine » signifiée par le fait de parler des langues issues du latin. A force de présuppositions et d’extrapolations portant sur des différends au sein par exemple de l’église grecque et valaque de Pest au tout début du XIXe siècle, il finit mutatis mutandi par s’éloigner non seulement des faits historiques mais aussi des interprétations suggérées par les auteurs d’origine aroumaine citées, pour mettre en avant l’« idée de l’unité linguistique et ethno-nationale des Aroumains et de Roumains » (p. 110) [8]. Or, le moins que l’on puisse dire est que V. Creţulescu ne tient pas compte de la complexité de la position des auteurs roumains d’origine aroumaine qui se sont penchés sur les écrits des Aroumains originaires des Balkans au contact de l’Europe centrale au cours des dernières décennies du XVIIIe siècle et des premières du XIX siècle.
L’absence de toute tentative de contextualisation des sources utilisées par V. Creţulescu pour mettre en récit le « discours identitaire aroumain-roumain » et la propension de cet auteur à « surinterpréter » font que ce discours se recoupe en fin de compte avec le discours roumain tout court, celui des essentialistes. De ce point de vue, l’étape suivante, consacrée aux contributions des jeunes Valaques et Moldaves de la génération de 1848, ne peut être qu’édifiante puisque ce sont ces artisans de la construction de l’Etat moderne roumain à venir qui, selon V. Creţulescu, « mettent au point le discours identitaire aroumain-roumain » (p. 52), c’est-à-dire le discours national roumain d’inclusion des Aroumains dans la nation roumaine, un discours généreux mais non dépourvu d’arrière-pensées. Max-Demeter Peyfuss le suggère en citant les propos tenus par le quarante-huitard Nicolae Bălcescu dans une lettre adressée au prince Ion Ghica :
« J’avais pris la décision, en me rendant à Constantinople, de m’installer parmi les Valaques des Balkans, parce que j’estime qu’il est indispensable de développer la nationalité dans cet avant-poste du roumanisme. A mon avis ils finiront par nous être utiles là où ils se trouvent. Si tu peux, envoie quelqu’un de capable là-bas pour faire un rapport sur leur état moral et politique, puis chercher une école et donner ainsi du travail à tous ces jeunes qui meurent de faim » [9].

Conclusion

« Notons que dans un contexte de recherche dominé par les approches essentialistes et objectivistes notre question de recherche appréhende les identités collectives non pas comme des objets fixes à décrire mais plutôt comme des processus discursifs à expliquer », écrit V. Creţulescu (p. 37). Le problème est que chez cet auteur le processus discursif est faussé pour ce qui est de la période 1770-1830. Les explications qu’il fournit sont par conséquent fausses puisque fondées essentiellement sur les "éléments de langage" esquissés par les quarante-huitards valaques et moldaves, des "éléments de langage" qui seront repris en Roumanie par ceux qui se présentent jusqu’à nos jours comme les gardiens de la « tradition ». C’est la principale objection que l’on peut soulever.

Sur un point, et non des moindres, V. Creţulescu a cependant raison : « Mais, sans la reprise du discours latiniste aroumain par l’élite roumaine du nord du Danube, ce discours n’aurait - en toute probabilité - mené à l’essor d’un mouvement politique concret » (p. 143).
Il oublie, en revanche, de rappeler une chose. Plébiscité jusqu’à nos jours en Roumanie, le « discours identitaire aroumain-roumain » n’a « pris » que chez une petite partie des Aroumains, ceux qui se sont installés au fur et à mesure en Roumanie, et encore, puisque certains d’entre eux demandent depuis quelque temps le statut de minorité nationale tandis que les Aroumains de Macédoine du Nord et d’Albanie bénéficient déjà d’un tel statut. Autrement dit, la tentative d’inscrire l’ethnicité aroumaine dans la nationalité roumaine s’est soldée par des résultats assez dérisoires. Autant conclure que la première n’est pas vraiment soluble dans la seconde…

Post scriptum

J’ignore si la thèse V. Creţulescu a été rédigée en français ou en roumain puis traduite, toujours est-il que le livre comporte, les nombreuses coquilles mises à part, des formulations confuses et des erreurs qui perturbent la lecture sans pour autant rendre illisible le texte. Quelques exemples : « inclus » (au lieu d’inclut) p. 29, « diaspore » (pour diaspora) p. 52 et passim, « concernant » (pour concentrant) p. 52, « roumainisant » (pour roumanisant) 85, « roumaino-aroumaine » p. 86, 115, conception latiniste « tout courte » p. 86, « son impacte » (pour impact), « pourcent » p. 125, « Roja commence par donnant » p. 128, « pierres miliaires », p. 133, décisivement, p. 130, « En ce qui suit nous ne pancherons » p. 143, « quatre-huitarisme » p. 145, princes « terriens » (pour autochtones) p. 146, « aux celles » p. 164, « en roumain en originel » 169, « si je pourrais » 179, « catholicization » 197, « l’emprise accumulatrice du Patriarcat », p. 197 « un people qui » p. 17 et 247. Le livre étant conçu dans un remarquable souci de clarté, il serait bon que l’éditeur fasse les corrections nécessaires, au moins pour la version numérique.

Notes

[1Ethnicité aroumaine, nationalité roumaine : la construction discursive d’une identité nationale (1770-1878), préf. Florian Turcanu, L’Harmattan, 2021, (Questions contemporaines), 249 p. Les origines du discours identitaire aroumain-roumain (1770-1878) : la construction d’une identité est le titre de la thèse de V. Creţulescu codirigée par Viorel Panaite et Philippe Claret.

[2Dans sa préface, Florin Turcanu se contente de parler de « reliquat sud-danubien de la romanité orientale » tout en ajoutant une précision plus inattendue : « la population aroumaine » serait aujourd’hui au seuil de « la fin d’une longue histoire » (p. 13).

[3Pour une « confrontation » entre la position des linguistes roumains et étrangers, notamment les romanistes de langue allemande cf. Wolfgang Dahmen et Johanes Kramer dans Klump Andre, Kramer Johannes, Willems Aline (ed.), Manuel des langues romanes, Berlin/Boston, 2014 (Manuals of Romance Linguistics ; 1).

[4A ce propos, plusieurs auteurs roumains sont cités, dont les linguistes qui, encore récemment, se sont prononcés sur le caractère dialectal de l’aroumain Matilda Caragiu Marioţeanu et Nicolae Saramandu. Les autres auteurs cités sont : Nicolae Serban Tanaşoca, Gherghe Zbuchea, Manuela Nevaci, Emil Tîrcomnicu, Iulia Wisoşenschi, Nistor Bardu, Stoica Lascu et Cătălin Alexa (p. 26).

[5La phrase exacte est : « l’existence d’une ethnicité aroumaine bien contourée encore dès le Xe siècle, au plus tard ». Nous nous sommes permis d’intervenir pour la rendre compréhensible.

[6Die aromunische Frage : ihre Entwicklung von den Ursprüngen bis zum Frieden von Bukarest (1913) und die Haltung Österreich-Ungarns, Vienne, 1974.

[7En 1909 paraît Scriitori aromâni în secolul XVIII : Cavalioti, Ucuta, Daniil de Pericle Papahagi tandis qu’à la fin des années 1970 quand l’historien Valentin Papahagi s’apprête à finir son livre sur les relations entre les Daco-Roumains et les Aroumains qui ne paraîtra que plus tard. Les autres auteurs sont Theodor Capidan, Anastase Hâciu et Victor Papacostea.

[8De l’interprétation abusive à l’erreur il n’y a parfois qu’un pas. La première grammaire de l’aroumain publiée par Boïagi à Vienne en 1813 est rebaptisée par V. Creţulescu Grammaire roumaine ou macedonvlaque (p. 133 et passim). Il dit suivre sur ce point la linguiste Matilda Caragiu Marioţeanu. Celle-ci était pourtant formelle : « Les faits semblent indubitables, les intentions de Boïagi très claires et très fondées : la grammaire de Boïagi devrait s’appeler dorénavant Grammaire aroumaine ou macédonovalaque », conclut-elle dans l’article cité par V. Creţulescu (repris dans Aromânii şi aromâna în conştiința contemporană, Bucarest, 2006, p. 302.

[9M.D. Peyfuss, Chestiunea aromânească : evoluţia ei de la origini până la pacea de la Bucureşti (1913) şi poziţia Austro-Ungariei, trad. N.-S. Tanaşoca, Bucarest, 1994, p. 33. La phrase soulignée par nous, en italique, ne figure pas chez V. Creţulescu lorsqu’il cite à son tour ce passage (p. 179). Le premier se réfère au 4e volume des Oeuvres de Bălcescu édité par C. Zane en 1940, p. 229, le second à l’édition de 1990, p. 174.