Kosovo : Enver Petrovci, le veilleur de la réconciliation entre Albanais et Serbes

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C’est une des plus grandes stars du théâtre yougoslave. L’acteur kosovar Enver Petrovci vit à Pristina et refuse les logiques de haine et de divisions. Pour lui, « aucun des peuples des Balkans ne sont plus proches que les Albanais et les Serbes ». Nous l’avons rencontré dans la capitale du Kosovo.

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Par Milica Čubrilo Filipović

© insajderi.com

Mise à jour, 23 septembre 2025 : Enver Petrovci est décédé à l’âge de 71 ans, a annoncé le 22 septembre le Théâtre national du Kosovo.

« C’est avec une profonde tristesse que nous annonçons la mort du grand acteur et professeur Enver Petrovci. Le Théâtre national du Kosovo adresse ses plus sincères condoléances à la famille Petrovci, à ses collègues, à ses amis et à l’ensemble du public qui a respecté et aimé son travail artistique et pédagogique », indique le communiqué.


« Quand on suggère en permanence la haine de l’autre, même ceux qui ne veulent pas haïr se mettent à haïr, car il devient honteux de ne pas haïr. » Enver Petrovci est déçu, déprimé, indigné. Pourtant, il veut toujours croire qu’une réconciliation entre Serbes et Albanais sera possible. Professeur d’art dramatique à l’Université de Pristina, où il est né il y a 65 ans, l’homme est aussi l’un des fondateurs du Théâtre Dodona et de l’école de théâtre de la capitale du Kosovo. Il est l’un des acteurs les plus populaires de la région, il a joué Hamlet, Macbeth, Julius Cesar et bien d’autres personnages shakespeariens à Belgrade et sur toutes les grandes scènes yougoslaves. « Pour qu’on puisse vivre en paix, il nous faudrait de jeunes dirigeants sincères qui diront la vérité sur les responsabilités de chacun. Je suis sûr qu’il n’y a pas de communautés plus proches dans les Balkans que les Serbes et les Albanais du Kosovo. » Pourtant, dit-il, « lorsque j’entends les médias serbes, je me mets à paniquer à l’idée que ce sont les Albanais qui ont commis les crimes les plus graves. C’est pourtant l’inverse qui s’est produit. Ce qui se passait ici avant l’arrivée de la KFOR était odieux. On était comme des chiens auxquels chacun pouvait donner un coup de pied ou faire une caresse, selon l’envie. On m’a tiré dessus avec une arme automatique. Ils ont tué une de mes étudiantes, j’ai été blessé. Les Serbes et les Albanais n’avaient plus en commun que la rue et les bus. C’était un régime d’apartheid ».

C’était une question de mentalité, pas d’ethnicité. Je me sentais plus proche d’un Rom de la ville que d’un Albanais du village.

Enver est aujourd’hui un homme bien seul. L’élite urbaine qui pourrait porter le flambeau de la réconciliation se réduit comme peau de chagrin. « Avant, au milieu de la principale rue piétonne de Pristina, le ’korzo’, c’était les citoyens éduqués, les gens des villes qui se promenaient. Et sur les trottoirs, à l’écart, les ’péquenauds’, aussi bien serbes qu’albanais... Je prenais le milieu, c’était là qu’il y avait le plus de monde. C’était une question de mentalité, pas d’ethnicité. Je me sentais plus proche d’un Rom de la ville que d’un Albanais du village. »

Pour lui, on n’en serait pas là si le Premier ministre serbe Zoran Djindjić n’avait pas été assassiné en 2003. Ou si Ivan Stambolić était encore vivant. Et surtout si Slobodan Milošević n’avait pas conduit le pays à cette impasse. « Qui l’a payé ? », se demande le nostalgique de la Yougoslavie, un « grand pays », mais encore trop petit pour lui, qui se considère comme un « citoyen du monde ». « Je vois qu’on coule mais je n’ai pas la force de m’y opposer. En plus, de peur de nuire à mes enfants, je n’ai plus le courage que j’avais. Les Serbes au Kosovo vivent mal, enclavés, mais pour les Albanais, c’est encore pire. Ils partent, non pas parce qu’ils n’ont pas de pain ou parce que Milošević ou Ranković les chassent, mais parce qu’ils ont perdu l’espoir que cela pourrait aller mieux un jour. Voilà pourquoi l’air que je respire m’est devenu lourd. »

Enver Petrovci reconnaît qu’il a peu de monde avec qui partager ses valeurs à Pristina. « Je n’arrive pas à me faire à cette mentalité sans intégrité. On trouve des gens bien, mais ils se taisent. Même les professeurs, ils ont de bons salaires et ne disent pas un mot, ne donnent pas un conseil, n’émettent pas une pensée », s’insurge-t-il, méprisant l’atmosphère mise en place par ceux qu’il appelle les « profiteurs de guerre ». Les portes du « Théâtre de mon père », qu’il a fondé dans la maison de celui-ci, restent fermées. Il paye ainsi son indépendance d’esprit. Alors il s’est consacré à l’écriture, notamment à la pièce Créoles des Balkans, jouée en albanais au Festival Mirëdita/Dobar Dan à Belgrade au printemps dernier, qui raconte la vie d’enfants nés au sein de mariages mixtes. Il la peaufine.

J’ai quitté Belgrade lorsque tout a commencé, au début des années 1990. Dans mes pires cauchemars, je n’imaginais pas que cela allait durer si longtemps.

Revenir à Belgrade ? Il sait que ses nombreux amis, dont son kum, son témoin de mariage, journaliste au quotidien Danas, seraient heureux. Surtout, le public l’accueillerait avec enthousiasme. Il y a fait ses études, joué au Théâtre dramatique yougoslave, à Atelje 212 et au Théâtre dramatique de Belgrade. Les réalisateurs l’appellent. Il se rend aux festivals. Son interprétation de Mitke dans la pièce Koštana de Borislav Stanković au Théâtre national est restée dans les mémoires. « C’est le Hamlet des Balkans, et je suis convaincu que la pièce a été écrite pour moi : c’est un filou, un menteur, un homme sympathique, il aime Koštana parce que c’est son inspiration. C’est une ordure, mais il est bon, un bohème, un homme libre », dit-il avec passion. « J’ai quitté Belgrade lorsque tout a commencé, au début des années 1990. Dans mes pires cauchemars, je n’imaginais pas que cela allait durer si longtemps. » L’ancien Président Tadić l’a appelé pour l’inviter à revenir dans la capitale serbe. Le théâtre national à Belgrade aussi. « Je n’y suis pas allé, de peur d’y rester. Je l’aurais fait si j’avais eu 20 ans de moins », avoue-t-il.

Un café avec le pope

Aujourd’hui, il vit entre Tirana, où il enseigne, et sa maison de famille du vieux quartier de Pristina, qui jouxte l’église orthodoxe de Saint-Nikola. Lorsque celle-ci était vide, après la guerre, il nettoyait le cimetière, plantait des fleurs été comme hiver, des pommiers, pruniers, poiriers, « pour que ce soit comme avant ». Il a réparé les murs et le portail. Mais il n’a pu empêcher qu’elle brûle en 2004. « Si j’avais su qu’ils allaient la brûler, je leur aurais tiré dessus avec un automatique. La veille, le gardien du parking de Radio Pristina m’avait dit de ne pas laisser ma voiture car il allait y avoir du grabuge. C’est dire si c’était organisé, mais je ne pouvais imaginer qu’on allait brûler des églises. Ce jour-là, un de mes étudiants est arrivé en cours essoufflé, m’expliquant qu’ils avaient manifesté contre la pauvreté et que la colonne est arrivée jusqu’à l’église Saint-Nikola, qu’il l’avait vue brûler, avant de partir en courant. Personne n’est fier de ça. Brûler les églises, c’est brûler l’âme des gens. D’autant plus que les Albanais étaient chrétiens avant l’arrivée des Ottomans. »

Grâce à l’Union européenne, l’église a été reconstruite. Un jeune prêtre est venu s’installer. Il a fait couper presque tous les arbres. Il ne reste rien des fleurs. « J’aurais aimé qu’il m’invite à prendre un café. Mon père prenait le café tous les jours avec le pope, un jour à l’église, un jour chez nous. J’aime cette église plus que lui, j’ai grandi à ses côtés. Avant, il y avait aussi des ruches. Toutes les maisons alentour étaient serbes, seule la nôtre était albanaise. Et le pope n’a permis qu’à mon père qu’il n’y ait pas de mur entre nous ». Nous avons transmis au pope Petar qu’Enver Petrovci aurait aimé être invité à prendre le café. Il a répondu qu’il inviterait un jour son voisin, mais que celui-ci « n’aurait pas dû entrer dans le jardin qui n’était pas le sien ».