Blog • Internat, le roman prémonitoire de Serhiy Jadan

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A trois mois du déclenchement de l’« opération spéciale » contre l’Ukraine, on ne lit (ou relit) pas avec les mêmes yeux le livre Internat de Serhiy Jadan. Le périple du personnage central, Pasha, au cours des trois jours passés à la recherche de son neveu placé dans un orphelinat sur fond des mouvements erratiques des « déplacés temporaires » apparaît comme un manifeste prémonitoire et, en même temps, comme une clef de lecture sui generis des événements qui suivront.

Au centre de la photo, Serhiy Jadan

Le livre est paru en 2017. L’action se passe en janvier 2015, moins d’un an après la victoire de l’EuroMaïdan à Kiev. Elle débute sous le signe de l’incompréhension et de la stupeur :

« Depuis la partie assiégée de la ville, sortant comme d’un immense trou aérien invisible, des silhouettes d’hommes font leur apparition. Un par un, puis par deux, en groupes, ils sortent péniblement de la ligne d’horizon et se dirigent vers la foule silencieuse qui attend. A l’horizon, ils sont à peine perceptibles, mais progressivement ils grandissent comme l’ombre de l’après-midi. »

La confusion est totale au deuxième jour du périple :

« A la gare il y avait beaucoup de monde. Malgré le fait que, semble-t-il, ce lieu fut bombardé. Ceux qui étaient là depuis un moment regardaient avec suspicion ceux qui arrivent. (…) « L’atmosphère est triste, comme dans une prison. Tous comprennent qu’ensemble ils ne trouveront pas le salut, mais chacun espère s’en sortir seul. »

Les détails des mouvements des troupes qui se succèdent sous les yeux de Pacha et de son neveu, littéralement tétanisés, renvoient le lecteur d’aujourd’hui aux images passées en boucle par les télévisions du monde entier après le 24 février 2022 :

« Et, derrière les arbres, on aperçoit très clairement la technique militaire – une suite de camions, de remorques, de tanks, de blindés… Ils rouent sans se hâter, sans queue ni tête : les premiers ont disparu après l’intersection, les derniers on les voit plus au coucher du soleil. »

Dans un monde divisé entre « les nôtres » et « ceux-là », « les autres »...

L’épilogue heureux de ce road movie qui se déroule dans une atmosphère d’une rare violence est déroutant à première vue : le vœu du grand-père de voir la famille réunie est exaucé, Pasha et son neveu se réconcilient, la mère du dernier retourne à la maison. Serait-ce aussi le sort de l’Ukraine ? L’auteur ne le dit pas, mais le profil de son héros tel qu’il ressort de ses faits et gestes au cours de son périple ainsi que de son évolution au contact des autres personnages le suggèrent. Il est une personne quiconque à tout point de vue : professeur, il enseigne la « langue d’Etat », l’ukrainien, et jouit d’une situation tant bien que mal stable, « ce serait pécher que de s’en plaindre, il est tout de même fonctionnaire ». Pasha est attaché aux lieux où il est né et il vit ; d’une discrétion exemplaire, il vote mais ne se souvient pas pour qui, ne regarde pas les infos, évite les débats contradictoires, est exempt du service militaire à cause d’un handicap à une main… Rien ne le prédispose à un comportement héroïque. Vu à travers la façon dont il se comporte avec les femmes, les enfants et les vieillards croisés dans la course effrénée pour échapper vivants des situations dramatiques qu’ils traversent, il apparaît progressivement comme un véritable honnête homme.
Dans un monde divisé entre « les nôtres » et « ceux-là », « les autres », dans lequel « personne n’a besoin de personne », « sans pitié », une telle attitude décente, dans le sens orwellien du terme, signifie l’émergence chez les gens quiconque comme lui d’une prise de conscience, d’un esprit de résistance aux conséquences inattendues auxquelles peu prêtaient attention. En ceci consiste l’aspect prémonitoire le plus captivant de ce roman de Jadan si l’on pense à la résistance opposée par tant d’Ukrainiens dans tous les coins de leur pays à l’armée russe, à la façon dont ils ont déjoué les plans de la Fédération de Russie qui comptait sur une victoire incontestable dès les trois premiers jours de l’offensive.

Jadan déplace le centre de gravité du problème ukrainien de l’Ouest, plus occidental et soi-disant plus ukrainien, à l’Est, plutôt russophone et nostalgique de l’ancien régime, proche de la Russie

Cette intuition de Jadan est d’autant plus méritoire que son livre, qui relève du genre « roman de guerre », décrit dans des termes d’une rare justesse l’horreur les combats au Donbass provoqués par les séparatistes avec le soutien de Moscou et la déstructuration aussi violente qu’insidieuse de la société ukrainienne. Avec Jadan, à travers son personnage, la société ukrainienne se retrouve, reprend forme, semble se métamorphoser en quelque sorte.Une telle double performance résulte en grande partie de la démarche atypique du romancier, natif de la région de Luhansk, fier de la ville où il habite maintenant, Harkiv, et dans laquelle il participe comme volontaire à la défense territoriale. Il déplace le centre de gravité du problème ukrainien de l’Ouest, plus occidental et soi-disant plus ukrainien, à l’Est, plutôt russophone et nostalgique de l’ancien régime, proche de la Russie. Le comportement de la population de Harkiv et des autres villes de cette zone au cours de ces trois derniers mois semble lui donner raison.

Pourquoi, au nom de quoi résistent les Ukrainiens ?

Quelle que soit la satisfaction que l’on puisse ressentir en constatant la confirmation sur le front russo-ukrainien de l’esprit de résistance dépeint en visionnaire par le romancier, il reste une question à laquelle la réponse n’est pas aisée. Pourquoi, au nom de quoi résistent les Ukrainiens ? A priori, au nom de la démocratie, des droits de l’homme. Ceux-ci étaient loin d’être observés de manière exemplaire à la veille de l’invasion. Jadan avait d’ailleurs composé une chanson qui tournait en dérision Zelenski. (Il s’est empressé de la retirer du Youtube après l’invasion en saluant l’attitude courageuse du Président.)

Pour tenter de répondre à la question formulée plus haut, je proposerais une petite incursion dans l’histoire. Je pense au road movie précédent de Jadan, Anarchy in UKR. Il y évoque Makhno, le héros de l’épopée paysanne de la région Zapororijjia, qui a été amené à s’opposer aux Rouges après avoir combattu les Blancs. Dans un article de la presse de ce mouvement, la makhnovtchina, l’auteur anonyme expliquait en 1920 pourquoi une armée révolutionnaire, même avec une forte participation des anarchistes, peut éventuellement mettre fin à un régime scélérat ou à une invasion étrangère mais pas pour autant réaliser les idéaux anarchistes de liberté et d’égalité. Une armée révolutionnaire demeure une armée. Un siècle plus tard, ceci vaut aussi pour ce qui est de la démocratie et des droits de l’homme. La tentative brutale de Moscou de restaurer un Empire condamné par l’histoire peut être stoppée, mais ceci ne nous met pas à l’abri de surprises en matière de respect de a démocratie et des droits de l’homme. A des personnes comme Jadan, on peut en revanche leur faire confiance.

PS : Pour ma part, j’ai lu le roman Internat en roumain dans la traduction de Maria Hoșciuc (Edition Cartier, 2021). Paru pour la première fois en ukrainien à Tchernivtsi (Cernăuți) en 2017, il n’a pas encore été publié en français. Renseignements pris auprès de la Librairie polonaise de Paris, une traduction par Iryna Dmytrychyna serait en cours aux Editions Noir sur blanc.