Il faut sauver Ecevit Piroğlu, militant de gauche kurde illégalement détenu en Serbie

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Illégalement incarcéré en Serbie depuis bientôt trois ans, Ecevit Piroğlu est en grève de la faim depuis le 12 février. Ses jours sont en danger, mais la demande de transfert dans un hôpital a été rejetée. Le militant kurde reste fermement déterminé à résister corps et âme.

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Traduit par Chloé Billon (article original)

Ecevit Piroğlu.
© Medyanews

Ecevit Piroğlu est un Kurde alaouite de Turquie qui a combattu contre l’État islamique. Cela lui a valu, comme nombre de ses concitoyens et autres militants de gauche, de se retrouver dans le collimateur du président Erdoğan.

Après avoir participé à la résistance armé du Rojava, le Kurdistan occidental, sur le territoire syrien, Ecevit Piroğlu s’est rendu en Europe à l’été 2021, mais il a été arrêté à l’aéroport de Belgrade sur la base d’un mandat d’arrêt émis par la Turquie et transmis par Interpol. La demande d’extradition vers la Turquie n’a pas tardé à arriver. Depuis, Ecevit Piroğlu reste détenu en Serbie - un calvaire qui dure depuis trois ans et qui n’en finit pas.

Pour un militant de gauche actif, Kurde de surcroît, l’extradition en Turquie signifie un procès monté de toutes pièces, la torture et de longues années de prison, voire la mort. Un groupe de militants belgradois a pris en charge sa défense juridique, son incarcération ne reposant sur aucune base légale, ce que dénonce Amnesty International. Impuissant face à cette l’injustice, Ecevit Piroğlu a entamé une grève de la faim de 136 jours au cours de laquelle il a déjà perdu 60 kilos, survivant aux portes de la mort.

Cruelle ironie que de se voir enjoindre de quitter le territoire d’un État qui s’obstine à vous garder prisonnier.

En 2023, à l’orée du deuxième anniversaire de son incarcération, la justice serbe a rejeté la demande d’extradition de la Turquie, faute de preuves suffisantes de l’appartenance de Ecevit Piroğlu au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation que la Turquie et l’UE considèrent comme « terroriste ». Mais la Serbie, qui ne veut manifestement pas le relâcher, a condamné le militant turc – au cours d’un procès monté – à un an de réclusion pour possession de faux papiers.

Il a purgé cette peine, mais le système judiciaire serbe a ensuite trouvé un autre stratagème pour continuer à le priver de sa liberté. Le ministère serbe de l’Intérieur a adopté deux décisions étrangement contradictoires. La première ordonne à Ecevit Piroğlu de quitter « dans un délai immédiat » le territoire serbe, car il serait considéré comme une « personne à risque ». Ecevit a bien l’intention de quitter la Serbie, mais la deuxième décision du ministère le condamne à la détention « provisoire » dans le Centre d’accueil pour migrants de Padinska Skela, qui est en réalité un camp de prisonniers pour migrants. Cruelle ironie que de se voir enjoindre de quitter le territoire d’un État qui s’obstine à vous garder prisonnier.

Bien qu’Ecevit Piroğlu soit, en théorie, innocent et libre, son incarcération à Padinska skela a été prolongée en avril 2024. Son avocat a porté plainte contre les deux décisions d’incarcération auprès de la Cour constitutionnelle, une première fois en janvier et une deuxième en avril. Selon la loi, le Tribunal constitutionnel est tenu de rendre son verdict dans un délai de quinze jours, mais à l’heure actuelle, celui-ci se fait toujours attendre.

Deal avec Erdoğan

Les autorités serbes se murent dans le silence, la décision de laisser Ecevit Piroğlu croupir en prison étant manifestement politique - en raison de pressions directes exercées par la Turquie ou bien comme une sorte de commerce politique dans lequel la torture illégale d’un révolutionnaire s’inscrirait dans un échange de « bons procédés » avec Recep Tayyip Erdoğan.

Ratibor Trivunac, anarcho-syndicaliste belgradois et militant de l’Initiative pour la libération d’Ecevit Piroğlu, raconte dans son émission Youtube Osmatračnica (« La Tour de guet ») que, sur l’initiative de députés du Bundestag allemand menés par Sahra Wagenknecht, l’ambassadrice serbe en Allemagne a contacté le ministère serbe de la Justice et demandé sur quelle base légale Piroğlu était incarcéré. Ses collègues de Belgrade lui auraient alors menti, prétendant que la procédure d’extradition était encore en cours.

Ecevit Piroğlu pèse actuellement 49 kilos, et son visage exsangue porte les marques inquiétantes de son incarcération. D’après les médecins spécialistes des grèves de la faim, pour un homme de la taille d’Ecevit Piroğlu, en-dessous de 50 kilos le corps commence à s’autodévorer pour pouvoir fonctionner, augmentant fortement le risque de crise cardiaque. Autrement dit, Ecevit est à l’article de la mort. Pourtant, la demande de transfert dans un hôpital déposée par ses avocats a été rejetée.

Le gouvernement serbe, sous la pression du gouvernement fasciste de l’AKP, s’entête à me garder incarcéré au mépris de sa propre Constitution.

Il a fait passer par leur intermédiaire le message que voici : « Chers camarades et amis. En dépit de toutes les contradictions juridiques et des décisions du Tribunal constitutionnel, le gouvernement de Serbie persiste à me détenir illégalement. Le troisième anniversaire de ma détention approche. La semaine prochaine, j’entrerai dans mon centième jour de grève de la faim, et je reste fermement déterminé à résister. Le gouvernement serbe, sous la pression du gouvernement fasciste de l’AKP, s’entête à me garder incarcéré au mépris de sa propre Constitution.

Soyez certains que je poursuivrai la lutte pour la classe ouvrière et le prolétariat du monde entier, et pour le mouvement de libération en Turquie et au Kurdistan, puisant mes forces dans l’héritage de résistance de Bedrettin, Spartak, Adalı, Mazlum et Ulaş Bayraktaroğlu. Jamais ils ne briseront mon esprit, la seule option envisageable pour moi est la liberté. Je refuse catégoriquement toute forme d’alimentation forcée. J’ai consacré mon corps à la lutte. Je tire ma force de tous les combattants pour la liberté, révolutionnaires et socialistes prolétaires de l’Histoire. Ils peuvent en être sûrs : moi, communiste kurde, je surmonterai ces persécutions, cette tyrannie et cette iniquité, et le gouvernement serbe en sera témoin.

Merci pour votre solidarité. Mon état de santé pourrait se détériorer la semaine prochaine. Avec mes salutations les plus révolutionnaires. »

Assourdissant silence

L’emprisonnement et l’assassinat à petit feu d’un homme innocent, se déroule dans un silence assourdissant. À l’exception de la chaine youtibe Osmatračnica, qui transmet régulièrement les dernières informations, seuls Novosti, en Croatie, et Peščanik, en Serbie, en la personne de la juriste Vesna Rakić Vodinelić, ont écrit sur Ecevit Piroğlu. Les médias mainstream sont restés sourds à tous les appels à se pencher sur le sujet.

Ces dernières semaines, les manifestants pacifiques arrêtés dans toute l’Europe et dans le monde entier témoignent du fait qu’en 2024, il n’est nul besoin d’être un combattant armé pour devenir la cible de la violence d’État. Aujourd’hui, c’est Ecevit Piroğlu. Qui sera le suivant ?