Réfugiés en Grèce : À Lesbos, la solidarité comme mode de (sur)vie

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Depuis 2015, l’île de Lesbos a vu arriver des centaines de milliers de réfugiés venus de l’autre rive de la mer Égée. Certains sont restés et s’engagent aujourd’hui pour améliorer le quotidien des nouveaux arrivants. Mais ici, on se prépare aussi au départ prochain des grandes ONG humanitaires. Reportage.

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Par Mathilde Weibel

CdB | Rouddy Kimpioka

« Quand tu poses le pied sur le bateau de plastique, tu crois que de l’autre côté de la mer tu trouveras ce que tu cherches depuis des années : la paix, la sécurité, la justice… et le sommeil. C’est pour ça que tu es prêt à prendre le risque de mourir en traversant les eaux. Et puis quand tu arrives finalement en Europe, le plus dur est de faire le deuil de cet espoir qui t’a amené si loin. En arrivant sur la côte d’en face, celle que tu contemplais la tête pleine d’étoiles et de rêves, tu comprends qu’il ne suffit pas de traverser une mer pour que tout soit réglé. »

Ali est arrivé sur l’île de Lesbos en 2016 après un passage par les geôles de Bachar el-Assad pour avoir déserté l’armée.. Le jeune homme voulait oublier, recommencer sa vie, laisser la guerre loin et se tourner vers l’avenir. Après huit mois passés dans le camp surpeuplé de Moria, à Lesbos, le service d’asile lui a accordé la protection internationale et il a finalement obtenu un permis de séjour grec.

Au début, on pensait que la nourriture qu’on nous donnait était empoisonnée.

Depuis plus d’un an, Ali collabore avec un groupe informel de militants qui fournissent hébergement d’urgence et nourriture à des familles de réfugiés vulnérables. « Pour moi, c’est une manière d’accompagner ceux qui traversent ce que j’ai moi-même vécu. Je sais mieux que quiconque ce qu’ils ont enduré », explique-t-il. Sortir du camp, abandonner sa tente pour retrouver un semblant de vie normale dans un logement en dur, pouvoir cuisiner ses propres repas : Ali sait à quel point c’est important.

« Quand j’étais à Moria, pendant l’hiver 2016, il y a eu une période où l’on se réveillait chaque matin avec un mort. Au début, on pensait que la nourriture qu’on nous donnait était empoisonnée. Ce n’est que plus tard qu’on a compris que les gens mouraient asphyxiés par les réchauds à gaz qu’ils gardaient allumés toute la nuit pour se chauffer. » Il raconte sa fierté, aujourd’hui, quand il voit le sourire de ceux qu’il peut désormais aider. Un jour, alors qu’il faisait visiter un appartement à une famille congolaise, il a joué pendant de longues minutes à allumer et à éteindre l’interrupteur avec un petit garçon de cinq ans. La mère lui a fini par lui expliquer que son fils n’avait jamais vécu dans un appartement avec « de vrais murs et de la lumière ».

Comme Ali, d’autres réfugiés sont parvenus à utiliser leur expérience personnelle pour se mettre au service des autres. C’est le cas d’Omar Alshakal, un autre réfugié syrien qui, en 2014, a effectué à la nage la traversée entre la Turquie et l’Europe pour arriver sur l’île de Kalymnos. Après avoir obtenu l’asile en Allemagne, le jeune homme, lui aussi passé par la prison dans son pays natal, a souhaité revenir en Grèce pour y fonder sa propre organisation humanitaire, Refugee4Refugees, en 2017.

Depuis, il ne cesse d’aider ceux qui ont été forcés de fuir leur pays. D’abord engagé dans le nord de l’île de Lesbos pour intervenir lors des arrivées de bateaux, Refugee4Refugees s’est par la suite installé à Mytilène, et l’ONG est maintenant active au camp de Mavrovouni, où elle organise des distributions alimentaires et de produits d’hygiène, et gère un atelier de menuiserie qui permet aux résidents du camp de se former afin de construire eux-mêmes ce dont ils ont besoin.

Dès le début de la guerre en Ukraine, Omar Alshakal s’est porté volontaire pour se rendre sur place. Accompagné d’autres volontaires de son organisation, il a transporté depuis Lesbos des produits alimentaires et d’hygiène, il a loué un hôtel dans la ville roumaine de Siret, à quelques kilomètres de la frontière ukrainienne, et il y a logé des réfugiés ukrainiens qui, comme lui quelques années plus tôt, fuyaient la guerre dans leur pays.

L’art pour revivre

Originaire du Congo, Rouddy Kimpioka a fondé en 2018 au camp de Moria le collectif RAD Music International (RAD pour « Refugees African Dance »), un groupe de danse et de musique qui vient de sortir son premier album, « Human life ». Ses titres rappellent le contexte dans lequel ils ont été composés : « L’Égoïsme », « L’Injustice », « Le Racisme ».

Pour les membres du groupe, la musique est une forme de survie, elle permet de sublimer les difficultés du quotidien et de recréer du lien entre les êtres. Car Rouddy Kimpioka sait que même s’il est indispensable de prendre en charge les besoins vitaux des réfugiés, l’art peut jouer un rôle fondamental pour leur permettre de se sentir membres à part entière d’une nouvelle société. Le groupe s’est produit lors de plusieurs événements à Mytilène, et il propose également des cours de français et de grec. Tous les mercredis après-midi, Rouddy Kimpioka enseigne la danse africaine à des enfants afghans dans un local prêté par l’organisation solidaire grecque Syniparxi, dont le nom signifie « coexistence ».

Certains habitants de Lesbos misent eux aussi sur la solidarité. Le restaurant Naan, dans une rue animée du centre-ville de Mytilène, a été fondé par trois femmes, Efi Latsoudi, Lena Altinoglou et Evyenia Tsiaka. « L’idée est née au camp de Pikpa (camp fermé par les autorités en octobre 2020, NDLR), quand les résidents nous invitaient à manger chez eux », explique Lena Altinoglou. « On découvrait de nouvelles saveurs et on s’est dit que ce serait bien d’ouvrir un restaurant qui puisse aussi être un lieu d’échanges où nous puissions employer ces personnes, les former et les aider à s’intégrer dans la société ».

CdB | Mathilde Weibel

Après avoir trouvé un local, les trois femmes ont donc lancé une campagne de financement participatif en octobre 2016 et deux ans plus tard, leur rêve a vu le jour : avec la collaboration des membres du collectif Lesvos Solidarity et des habitants du camp de Pikpa, les murs de briques ont été vernis, les tables en bois construites et peintes de couleurs vives, la carte imprimée. Le restaurant propose aujourd’hui un mélange de plats afghans, syriens et grecs. Naan signifie « pain » en farsi, la langue de la plupart des réfugiés afghans. Le tout est accompagné de vins locaux, de limonade maison ou de café turc.

Au moins, ils partent avec l’expérience qu’ils ont acquise ici, et en ayant repris confiance en eux.

« Ça avait commencé comme ça, de manière très romantique, sans vraiment penser à ce que signifiait réellement faire tourner un restaurant », concède Lena. Aujourd’hui, la fondatrice dresse pourtant un bilan plus nuancé. Il n’est pas si simple d’employer des réfugiés, cela implique de les accompagner dans leurs démarches administratives, de les aider à trouver un logement, sans compter la barrière de la langue, qui entrave le bon fonctionnement du restaurant.

« Les employés-clés, ajoute Lena, ceux qui commencent à connaître le travail et à se débrouiller en grec, souhaitent partir à l’étranger, aucun d’entre eux ne compte s’installer à Lesbos. Beaucoup de gens sont passés par ici, mais tous sont partis tenter leur chance ailleurs. Au moins, ils partent avec l’expérience qu’ils ont acquise ici, et en ayant repris confiance en eux ».

La crise provoquée par l’épidémie de Covid-19 a également affecté le restaurant, qui a dû rester fermé pendant près d’un an et demi en raison des confinements successifs. Alors qu’il employait quatorze personnes en avril 2020, il ne peut plus se permettre que huit salaires aujourd’hui. Son avenir reste incertain avec le départ attendu des grandes ONG internationales.

« C’est un problème qui touche tout le secteur de la restauration sur l’île, souligne Lena. Les locaux n’ont pas souvent les moyens de sortir, et les étrangers qui vivaient ici et travaillaient dans l’humanitaire commencent à partir, car la population réfugiée de l’île diminue ». Pour l’instant, le restaurant Naan continue de fonctionner et de représenter un lieu de cohabitation entre locaux et réfugiés. Et Lena reste optimiste : « C’est toujours dur au début, mais il ne faut pas oublier les immenses joies qu’un tel projet peut apporter ».


Cet article est publié avec le soutien de la fondation Heinrich Böll Paris.