EuroPride en Serbie : « L’Église doit changer sa rhétorique de violence »

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L’organisation de l’EuroPride à Belgrade, et l’annulation du parcours de la marche de clôture sous pression des militants religieux et d’extrême-droite, témoignent de la situation contradictoire dans laquelle se trouve la Serbie vis-à-vis des personnes LGBTQI+. Le décryptage du théologien orthodoxe et militant queer Nik Jovčić-Sas.

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La procession religieuse anti-EuroPride dimanche soir à Belgrade.
© CdB / Milica Čubrilo-Filipović

Nik Jovčić-Sas est auteur, réalisateur et musicien serbo-britannique. Mais il se définit aussi comme militant LGBTQI+, drag queen, vampire et théologien orthodoxe.

Le Courrier des Balkans (CdB) : Vous vous présentez comme un militant LGBTQI+ et comme un théologien orthodoxe. Est-il compliqué d’être à la fois gay et croyant quand on est serbe ?

Nik Jovčić-Sas (N. J-S.) : Oui et non. J’ai grandi au Royaume-Uni, très fier de mon héritage serbe, et ma foi orthodoxe a toujours occupé une place importante dans ma vie. Aussi, lorsque j’ai regardé la première Belgrade Pride à l’âge de onze ans, l’âge auquel j’ai commencé à réaliser que j’étais gay, cela m’a brisé le cœur de voir des prêtres, des moines et des nonnes défiler aux côtés de hooligans homophobes violents. J’ai cru que j’irais en enfer. En vieillissant, en étudiant et en travaillant sur le sujet de la sexualité et du christianisme, je n’ai absolument aucun doute sur le fait que ce n’est pas un péché d’être LGBTQI+ et qu’il n’y a rien de contradictoire à revendiquer mon homosexualité et le fait de croire en Dieu. La seule chose qui complique cette position, ce sont tous les chrétiens queerphobes... Et malheureusement l’Église orthodoxe serbe en est truffée.

CdB : En Serbie, l’Église orthodoxe multiplie depuis des années les attaques contre la communauté LGBTQI+. Plusieurs de ses dignitaires, jusqu’au patriarche lui-même, dénoncent l’homosexualité comme un péché et même comme un crime. Comment réagissez-vous à cela ?

N. J-S. : D’un point de vue chrétien, ce genre d’attaques n’a aucun sens. Si vous prétendez que les personnes LGBTQI+ sont pécheresses, alors elles devraient être les mieux accueillies dans l’Église puisque, justement, Jésus a dit qu’il était venu pour sauver les pécheurs... L’Église a un devoir d’attention pastorale et elle le viole par sa rhétorique violente contre les gays, lesbiennes, bi, trans, queers ou intersexes. La Serbie se trouve à un moment inhabituel de son histoire : d’un côté, elle s’est fortement appuyée sur l’Europe et souhaite toujours rejoindre l’UE, mais des forces au sein du pays veulent plus que jamais nous rapprocher de la Russie.

CdB : Que recommandez-vous pour faire évoluer l’Église et ses fidèles sur le problème de l’homophobie et de la transphobie ?

N. J-S. : La première chose qu’elle doit changer est sa rhétorique de la violence. Ce n’est absolument pas chrétien et tant que cela ne change pas, il ne peut y avoir de véritable dialogue entre l’Église et la communauté LGBTQI+. Ensuite, l’Église doit réévaluer sa compréhension des Écritures concernant les personnes homosexuelles et transsexuelles, et je pense que c’est la chose la plus terrifiante pour elle, car les arguments en faveur de l’inclusion sont beaucoup plus puissants que ceux en faveur de la haine.

Nik Jovčić-Sas à la Belgrade Pride de 2019
© Twitter / Nik Jovčić-Sas

CdB : Dans les Balkans, on entend souvent dire que l’homosexualité est un mal qui a été importé de l’Occident... Or, c’est plutôt le contraire : c’est plutôt l’homophobie qui a été importée dans les Balkans depuis l’Occident au XIXe siècle, au moment où les mouvements de libération nationale contre la tutelle ottomane ont émergé...

N. J-S. : C’est fou de voir cette déformation de l’histoire... Cela se produit d’ailleurs dans tout l’ancien monde ottoman, la Turquie en est le triste et parfait exemple avec le programme anti-LGBTQI+ du Président Recep Tayyip Erdoğan. Je pense cependant que cela devrait nous rappeler que les progrès en matière de droits humains ne sont malheureusement pas linéaires et peuvent changer radicalement. L’Allemagne nous offre hélas un autre exemple du même genre : dans les années 1920-30, Berlin était un épicentre de la culture queer, et une décennie plus tard, tout était perdu et les LGBTQI+ étaient envoyés dans les camps à cause de leur orientation sexuelle.

CdB : Dimanche dernier, une grande manifestation présentée comme une procession religieuse a réuni plusieurs milliers de personnes dans les rues de la capitale serbe pour s’opposer à l’EuroPride. Dans la foule, on pouvait voir de nombreuses icônes religieuses et des portraits de Vladimir Poutine. Le positionnement sur la question des droits LGBTQI+ est-il devenu un marqueur du clivage entre pro-européens et pro-russes en Serbie ?

N. J-S. : Il y a toujours eu un clivage entre ces deux camps. Comme vous l’avez mentionné, les personnes LGBTQI+ sont généralement présentées en Serbie, et dans tous les Balkans, comme une importation occidentale moderne. La Serbie souffre d’une anxiété très profonde concernant l’oppression de sa culture et de ses valeurs qui remonte à l’occupation ottomane. Cependant, ce que les courants conservateurs de notre pays comprennent mal, c’est que les personnes homosexuelles cherchent juste à obtenir plus de droits et de libertés, pour avoir les mêmes que le reste de la population, tandis que la Russie cherche juste à nous contrôler pour ses propres intérêts.

CdB : Ces dernières semaines, on a beaucoup entendu parler de « l’annulation » de l’EuroPride de Belgrade, mais on n’a guère parlé de la situation de la communauté LGBTQI+ en Serbie... Cela vous attriste-t-il ?

N. J-S. : Je pense qu’à bien des égards, « l’annulation » de l’EuroPride témoigne de la situation contradictoire qui prévaut aujourd’hui en Serbie. Théoriquement, il existe en effet des lois pour protéger la communauté LGBTQI+, et les autorités se prétendent progressistes sur ces questions de société. Or, le climat et les discours de haine restent très intenses et le gouvernement est toujours prêt à se plier à ces pressions. Il n’y aurait pas eu d’EuroPride à Belgrade si la Serbie n’avait pas montré suffisamment de progrès pour remporter la candidature et si notre Première ministre, ouvertement lesbienne, n’avait pas signé un document pour assurer sa protection. Mais en même temps, la grande marche du 17 septembre a été interdite au dernier moment en raison de l’énorme opposition de l’extrême-droite et de la volonté du gouvernement de satisfaire ces extrémistes. Quoi qu’il arrive samedi [les organisateurs de l’EuroPrise ont répété leur volonté de défiler coûte que coûte, ndlr], personne ne peut nier la passion et la ténacité des militant.e.s LGBTQI+ serbes et leur courage dans leur lutte pour la liberté.

Cet article est publié avec le soutien de la fondation Heinrich Böll Paris