Blog • Étrangetés slovènes, ou ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse

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Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse, Histoires slovènes délicieusement ordinaires, d’Agata Tomažič, traduit du slovène par Stéphane Baldeck, éditions Belleville, 2020.

Agata Tomažič
© Belleville éditions

Le fantastique inquiétant et féroce avec un homme fat qui devient grenouille, davantage poétique avec cette jeune femme qui comprend le langage des oiseaux, les tourments d’un garçon couvé par une mère étouffante et qui est amoureux d’une « fille aux lèvres de fraise », une vision souvent catastrophique des relations conjugales et familiales, Agata Tomažič déploie dans Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse toutes les facettes de son imaginaire dans des tonalités sombres et cruelles, traversées parfois d’un rayon d’humour caustique.

« Dans la vie, il ne faut jamais faire ou subir des choses que l’on ne peut confier à sa coiffeuse. Et si ce genre de choses venait à arriver, il faut tirer la sonnette d’alarme. J’étais assise, la tête renversée en arrière, la coiffeuse en train de me laver les cheveux et un instant qu’en me massant lentement le cuir chevelu, elle palpe mes pensées », confie l’héroïne de l’une des treize nouvelles du recueil.

  • Agata Tomažič, Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse, traduit par Stéphane Baldeck, Belleville Éditions, Paris, 2020, 205 pages.
  • Prix : 18.00 €
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Car ce livre constitue une plongée dans la noirceur humaine ou les déceptions de la vie. Le pessimisme y est résolu.

Agata Tomažič se fait aussi un plaisir de trancher dans le vif des illusions, amoureuses ou autres. Dans « Peu réjouissantes prévisions », une femme désabusée s’interroge sur ses vacances à venir avec les siens, dans l’attente d’un ferry. « Lorsqu’on se trouve sur une île, on ne se rend pas compte que la mer vous entoure de tous les côtés, il n’y a plus rien de féérique. Les choses apparaissent bien plus charmantes de loin que lorsqu’on s’y trouve (…) Lorsqu’on est sur place, les secrets et autres délicieuses attentes disparaissent. » Avis aux amateurs de chimères ou des simples apparences ! Il faut attendre les dernières lignes de la nouvelle pour savoir ce que décidera cette femme en plein désarroi.

La solitude, c’est de n’avoir personne pour qui cuisiner.

L’auteure utilise ce procédé à plusieurs reprises, bousculant le lecteur intrigué par ces brusques ruptures dans le récit ou ces digressions dont la cohérence n’apparaît que dans les tout derniers paragraphes. Il en est ainsi dans Le manteau avec Matej, le strip-teaseur animateur d’enterrements de vie de jeunes filles, mais aussi de « fêtes d’entreprise, gay et hétéro », l’un des rares personnages pour lesquels Agata Tomažič concède une légère tendresse.
Les milieux les plus divers défilent, aisés ou pas, jeunes ou vieux, de Ljubljana ou de la province, mais on y retrouve souvent cette perception d’échec inéluctable des relations entre les hommes et les femmes, si négatives que l’on en vient presque à sourire.

Certaines formules, il faut le dire, font mouche. « Le pire, ce n’est pas, un beau jour, de ne plus pouvoir supporter la personne avec laquelle tu vis, mais c’est de ne plus remarquer sa présence » (Les petits secrets d’un grand maître de cuisine), « Même dans son portable, je n’apparaissais pas, je n’avais même pas mérité une place dans son répertoire, je n’étais qu’un numéro qui s’affichait de temps à autre dans les appels récents » (La pièce manquante). « La solitude, c’est de n’avoir personne pour qui cuisiner » (La salle de bains des renards écorchés).

Agata Tomažič s’autorise parfois une légère éclaircie dans cet univers lugubre, mais l’humour est grinçant. « Elle aurait menti si elle avait dit qu’elle avait souvent pensé à lui. A la vérité, affirmer qu’elle avait pensé à lui plus de trois fois depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus, il y a presque trois décennies, aurait été exagéré. Mais elle ne l’avait pas oublié » (Rien). Ou encore : « jusqu’où peut-on se rapprocher de quelqu’un ? De quelle distance minimale a-t-on besoin afin de continuer à respirer ? Peut-on confier son souffle à un autre ? Est-il possible que l’on respire à ta place ? » (Celui qui arrache la renouée du Japon ne pense pas à mal).

Le charme poétique et l’humour léger du Ciel partagé par les oiseaux tranchent avec cette vision généralement grimaçante. Il s’agit de l’histoire d’une jeune fille qui fait le désespoir de ses parents et et découvre un jour qu’elle comprend le langage des merles, des grives musiciennes dont « les traits d’esprit me font rire aux larmes » ou encore des pigeons qui peuvent avoir des « mots grossiers mais jamais blessants ». Comme si l’espèce animale valait finalement mieux que l’espèce humaine…

Agata Tomažič est née en 1977. Elle partage son temps entre le journalisme et la littérature. Féministe, elle est très active sur les réseaux sociaux, précise son éditeur (Editions Belleville).