Propos recueillis par Philippe Bertinchamps et Jean-Arnault Dérens
L’entretien est prévu pour durer cinq minutes. Il se prolonge une heure. Dimanche soir à Tirana, une sorte de torpeur paraît accabler le siège du Parti socialiste albanais. Dehors, un quarteron de militants âgés bat la semelle, grillant clope sur clope.
Dedans, une troupe de journalistes de télévision, accablée par la chaleur, a l’air de périr d’ennui. Rien ne semble pourtant justifier cet abattement. Dès la fermeture des bureaux de vote à 19 heures, Edi Rama a en effet proclamé la victoire de la coalition de l’opposition de gauche.
Attente, attente, attente… Enfin, le voilà. Le chef apparaît. Il porte un tee-shirt lilas, les couleurs du parti, son teint est bronzé, ses dents blanches. Forte carrure de basketteur. Imposant. Baraqué. Mais lessivé, moulu, vanné. La mine défaite. Les mâchoires serrées. Une gueule d’enterrement. Félicitations, Monsieur le futur Premier ministre ? « Bah ! oui… Il paraît qu’on a gagné. » Edi Rama a appelé au calme. Pas de rassemblement, pas de manifestation. On compte les voix. Quand même ! Une victoire, ça se fête, non ? « Bah ! oui… Cette fois, ça y est. 13-14 points d’écart, 75-78 députés au Parlement, c’est sûr… » À cette heure-là, le dépouillement n’a pas encore commencé. « Mais nos militants nous font remonter des informations. Dans chaque quartier, chaque immeuble, nous avons des contacts qui savent pour qui les gens ont voté »…
Le Courrier des Balkans (CdB) : À votre avis, Sali Berisha acceptera-t-il sa défaite ?
Edi Rama (E. R.) : Personne ne le sait…
CdB : Après huit années de face à face tendu, un sentiment de revanche ?
E. R. : Le plus dur, c’est de perdre quand l’adversaire a manipulé le vote… En 2009, la communauté internationale nous a trahis en acceptant des résultats bidonnés. Lors des élections municipales de 2011 à Tirana, ça a été pire. Carrément kafkaïen ! L’OSCE a publié un rapport affirmant d’un côté qu’un tiers du dépouillement avait été truqué, de l’autre qu’il n’y avait pas eu de manipulations. J’ai dû accepter ma défaite de 10 voix…
CdB : Et votre nouvel allié, Ilir Meta, qui s’était acoquiné avec Sali Berisha, vous comptez sur sa loyauté ?
E. R. : La politique, c’est l’harmonie des intérêts. Pas des idéaux. Regardez Nicolas Sarkozy. Son flirt avec le Front national. Mais bon, ça ne lui a pas réussi…
Edi Rama attrape une cigarette. Une militante ouvre la porte du bureau, et se précipite, briquet en main. Il parle de Michel Rocard, venu faire un audit de la situation politique en Albanie avant les élections de 2009, et qui lui avait demandé : « Vous voulez devenir Premier ministre de l’Albanie ? Vous le voulez vraiment ? »...
CdB : Et vous voulez toujours vraiment devenir Premier ministre ?
E. R. : Oui, sans hésiter.
CdB : La polarisation très forte qui existe en Albanie entre Parti socialiste et Parti démocrate, c’est une forme de stratégie ?
E. R. : De la part de Berisha... Durant longtemps, j’ai refusé la confrontation avec lui. On disait que j’étais trop scandinave pour l’Albanie. Mais en 2009, après le trucage des élections, on est entrés dans une bagarre monumentale, une polarisation d’une violence extrême… Pendant deux ans, ça a été terrible. En janvier 2011, des manifestants ont été tués dans la rue. C’est là que la communauté internationale a commencé à se rendre compte qu’il y avait un problème avec Berisha. Pourtant, quelques mois plus tard, l’OSCE a encore rendu ce rapport invraisemblable sur les élections municipales...
CdB : Cette victoire, c’est une façon de sauver votre peau en politique ?
E. R. : Mais je ne fais pas de politique pour sauver ma peau ! Bien sûr, il y a toujours une dimension personnelle. La politique, c’est une façon de s’affirmer, non ?...
CdB : Ça fait quinze ans que vous êtes en politique...
E. R. : Oui, oui... Mais je ne suis pas devenu Edi Rama avec la politique. J’étais Edi Rama avant. Si je reste, c’est pour pouvoir faire des choses. J’ai un problème avec la mort. Ça vient du fait que je suis un artiste. J’ai un problème avec la mort et avec l’Histoire. Je veux laisser un nom. Je m’en fous du reste... Je fais de la politique pour combattre l’idée de la mort.









