BLOG • Digger du Sevdah, rencontre avec Semir Vranić

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Il a plusieurs langues dans sa poche. Il les sort des fois pour interrompre et cracher du sain venin, bon pour la santé. Mais peu importe. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt sa passion pour la musique, le sevdah en particulier. Semir Vranić a peut-être regroupé une des plus vastes collections privées de documents écrits, traces et sources audios liés de près ou de loin à cet art. Abordons de front cette gentille conversation avec lui pour sonder ses trouvailles avec en prime un très vaste échantillon de musique à écouter tranquillement un café aux lèvres.

Affiche d’un concert qui s’est tenu le 11.02.1977 à Sarajevo
Semir Vranić

S.V : Mon ami basque, Julio, il vit à Barcelone et parle le bosnien/croate/serbe à la perfection. Quand le type débarque ici (en Bosnie-Herzégovine), les gens pensent qu’il est Zagrebois, un truc dans le genre…Je le mentionne car c’est certainement un des meilleurs, si pas le meilleur expert en musique traditionnelle des Balkans (Albanie du nord, Pomaques de Bulgarie, Macédoine, etc.) que je connaisse. C’est le cas parmi les étrangers, sans le moindre doute.

D.P : Quand as-tu commencé ta collection ?

S.V : Pendant la guerre, j’ai spontanément récolté des chansons tout en me renseignant sur ce que chaque artiste a chanté et enregistré. Avec un ami, j’ai noté ces infos sur papier avant d’emménager à Copenhague en 1995. Au Danemark, j’ai fouillé toutes les archives des bibliothèques royales pour ensuite systématiquement classer et enregistrer ce que je trouvais. Tout y passait : vinyles, cassettes, tout ce qui était disponible ; et ainsi l’aventure a démarré.

Petit à petit, j’ai mis en place une archive relativement bien alimentée. C’est devenu une des plus grosses collections privées au monde. En ce qui concerne les enregistrements audios, j’en possède 11 000. Il y a là des raretés, des enregistrements non commercialisés, certains ne sont plus disponibles, d’autres sont la propriété d’archives institutionnelles. Les documents écrits sont aussi une partie majeure de la collection dont des textes de chansons, des histoires liées aux chansons, des poèmes, des notes, etc.. Tout cela a été publié dans des livres, magazines, éditions diverses qui peuvent avoir 200 ans ou plus. La collection n’est bien entendu pas composée uniquement de documents originaux. Depuis environ 7 ans, j’agrandis ma collection en cherchant chez les antiquaires du monde entier…

D.P : Tu voyages souvent ?

S.V : Lorsque je me rends à l’étranger, je veille toujours à faire le tour des antiquaires du coin pour me procurer une chose ou l’autre. Mais c’est aussi le réseau de connaissances que je cultive qui m’offre la possibilité d’échanger les trouvailles. Il s’étend de la Bosnie aux États-Unis en passant par Londres et la Finlande. Puisque le genre (le sevdah) n’a jamais vraiment été passé au crible, j’ai ressenti le besoin de prendre du recul sur cet art en créant un blog il y a une vingtaine d’années (www.sevdalinke.com). Tu y trouveras énormément de documents inédits que les gens utilisent et c’est bien mon but. Je le fais essentiellement pour partager mes trouvailles sans aucun but lucratif. Plus tard, j’ai créé un compte soundcloud (Sevdah Treasure) sur lequel j’ai posté plus de 2000 pistes audios.

D.P : As-tu lu le dernier livre [1] dédié au sevdah que Damir Imamovic a récemment publié ?

S.V : Lors de sa publication, j’ai envoyé des commentaires à Damir. C’est une bonne chose car il manque sans aucun doute de littérature à ce sujet. Nous ne sommes pas en mesure de définir des standards. Le premier enregistrement audio connu est interprété par Mustafa Sudžuk en 1907. Il existe aussi des traces écrites datant du 19e et 18e siècle ; nous pouvons même remonter plus loin, lorsque le slovène [2] Benedikt Kuripešić est passé par la Bosnie lors de ses pérégrinations vers Istanbul dans les années 1530. Près de Bihać, il indique que des gens jouaient le Tambur. Mais ils ne chantaient vraisemblablement pas comme le font les artistes contemporains. Il existe toutefois une continuité dans le temps ; cet art n’a pas débuté après la 2e guerre mondiale, ni même avec l’apparition du gramophone ou de l’harmonica dans la région. Une autre trace écrite du 16e siècle évoque l’irritation éprouvée par le philosophe Hasan Kafija Pruščak en passant près d’un café où se jouait de la musique.

D.P : Quels sont tes critères lorsque tu récoltes ces archives ?

S.V : Ce sont des critères très inclusifs, c’est-à-dire que je récolte d’abord toute trace écrite sur le territoire bosnien et au-delà, qu’elles soient positive ou négative. Je tente ensuite de vérifier les informations. Les critères sont donc très larges. Je laisse aux spécialistes le soin de systématiser et filtrer les infos, entrecouper les données.

D.P : Est-ce anachronique d’utiliser le terme sevdalinka pour désigner une chanson écrite il y a plus de 100 ans ?

S.V : Attention, ce terme est effectivement relativement neuf. Les premières occurrences datent de la fin du 19e siècle. C’est un terme très large. Nous pouvons cependant affirmer qu’il s’agit d’une chanson d’amour qui apparaît vraisemblablement sur le territoire bosnien et dans les pays voisins.

D.P : Peut-on affirmer que le sevdah est un style contemporain ?

S.V : Cela n’existe plus aujourd’hui mais cela n’engage que moi. Je pense que l’ère du sevdah est révolue car le contexte dans lequel cet art a émergé n’existe pratiquement plus. Nos conditions de vie ne sont plus les mêmes. Par contre, il est possible de le reproduire dans un processus créatif. Cela signifie que tu reprends une vieille chanson dans un style contemporain sans renier son essence originale, par exemple au niveau des sonorités. Cela n’a pas de sens de ramener le sevdah d’antan au 21e siècle. Une chanson ou une performance peut s’en inspirer mais il n’est pas possible de la dénommer sevdalinka. Une bonne manière de valoriser ces traces écrites et audios consisterait à reconstituer , grâce à des sociologues, historiens, etc., le mode de vie ainsi que l’atmosphère qui enveloppait les chansons au 19e siècle.

D.P : Hasik Nurkanović et Osman Sitarević sont des joueurs de saz dont le jeu et la voix sont bien différents du répertoire sevdah enregistré dans les studios de Radio Sarajevo à partir des année 50. Est-ce pertinent comme affirmation ? Qui joue du saz aujourd’hui en Bosnie-Herzégovine ?

S.V : Ces deux musiciens ont effectivement interprété ce répertoire « à l’ancienne », il n’y a pas si longtemps. Ces artistes talentueux sont cependant très peu nombreux. On ne peut pas trouver aujourd’hui un joueur de saz tel que Selim Salihović par exemple, décédé en 1988. C’est un univers en déclin. Encore une fois, la seule manière de raviver leur apport doit passer par une interprétation contemporaine.

Notes

[1Damir Imamović, Sevdah, éd. Vrijeme Zenica, 2016, 156p

[2Le territoire slovène contemporain était alors sous le joug des Habsbourg