Blog • De la Res publica polono-lituanienne à la Communauté européenne (A l’est de l’Est 2)

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Contrairement à un pays comme la Roumanie qui, vis-à-vis de la Russie, se contente de revendiquer des droits historiques sur l’ancienne Bessarabie, aujourd’hui République de Moldavie, la Pologne a élaboré et mis en pratique une politique régionale cohérente. Projetée au sein de l’exil parisien dans les années 1970, cette politique est cependant remise en question par l’actuelle direction conservatrice du pays. L’historien Timothy Snyder reconstitue l’arrière-fond historique de l’Ostpolitik polonaise.

L’Armée rouge contre les « maîtres » polonais (affiche de propagande).

On a beau accumuler à l’envi des informations à caractère historique et consulter les cartes établies à partir des critères les plus divers, piocher dans les ouvrages d’érudition ou consulter la riche documentation disponible en ligne, on reste souvent sur sa faim s’agissant de l’histoire et de l’actualité de pays comme la Lituanie, la Belarus ou l’Ukraine et même la Pologne à certains égards quand on est extérieur à cette région du monde. Le livre de Timothy Sneyder intitulé La reconstruction des nations : Pologne, Ukraine, Lituanie, Bélarus, 1569-1999 suggère peut-être une des raisons d’un tel blocage : l’absence d’un récit portant non pas sur chacun de ces pays mais sur l’ensemble de la zone dont ils font partie. L’historien nord-américain propose justement ce type de récit qui intègre et dépasse chacun des récits nationaux dans leurs hypostases successives. Aussi, au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture du livre, on éprouve une réelle satisfaction en retrouvant enfin certaines pièces d’un puzzle qui nous semblait naguère indéchiffrable.
A noter que ce livre paru en 2003, traduit en français en 2017, précède et annonce les deux livres qui allaient assurer la réputation internationale de l’auteur : Terres de sang (2010, traduit en 2012) et Terre noire (2015, traduit en 2016).

« Il est facile de se laisser emporter par la chorégraphie de la famille des mythes [nationaux] – comme par celle de leur destruction -, mais difficile ensuite de retrouver son propre rythme », fait-il remarquer d’emblée en ajoutant que le fait de s’en prendre aux « schèmes historiques nationaux hérités du XIXe siècle qui structurent encore tant de discussions historiques de nos jours » expose « à en accepter les règles, or un non-sens inversé reste un non-sens. » (p. 29) « La nation n’est ici ni un objet de foi ni un objet de plaisanterie, mais un objet d’étude » (p. 31) conclut-il en guise d’introduction au traitement qu’il entend réserver au sujet.

L’éclat de la « nation protomoderne » polonaise

Le « grand récit » de Sneyder consiste dans un premier temps dans un éclairage de tout une série d’« unions » à commencer par celle dite de Krewo, entre la Couronne polonaise et le Grand-Duché de Lituanie en 1385. Auparavant, « la Lituanie était, par la religion et la langue, un pays plus slave-orthodoxe que balte-païen » (p. 39), rappelle-t-il. Cette « union personnelle » entraîna la conversion du grand-duc fondateur de la dynastie des Jagellons au catholicisme, la particularité des Lituaniens étant d’avoir été le dernier peuple christianisé en Europe. L’union de Krewo fut suivie en 1569 de celle dite de Lublin qui mettra les fondements de la République des Deux Nations. Celle-ci s’étendra sur le territoire de la Belarus actuelle, qui faisait partie du Grand-Duché, sur une grande partie de l’Ukraine, et même sur une petite partie de la Russie (Smolensk). La res publica nobiliaire polono-lituanienne prendra fin lors du troisième partage de la Pologne en 1795. Deux autres unions doivent être prises en compte pour comprendre le parcours particulièrement sinueux des Ukrainiens. La première, dite de Brest, scella en 1596 l’entrée de l’Eglise orthodoxe des provinces ruthènes dans le giron de Rome. Elle débouchera sur une situation assez confuse, parce que l’absorption de l’Ukraine par la Pologne a eu lieu dans une certaine précipitation alors que celle de la Lituanie avait été longuement négociée (p. 166). La seconde union qu’il faut rappeler fut celle avec les Cosaques, dite union de Hadiatch, en 1659. Précédée dix ans plus tôt par le soulèvement du hetman Khmelnitski, cette union n’empêchera pas le basculement en 1667 d’une grande partie de l’Ukraine vers la Moscovie, devenue l’Empire de Russie en 1721. (P. 175.) En effet, il s’agissait bien de la République des Deux et non pas des Trois Nations, les Ukrainiens n’ayant pas trouvé vraiment leur place dans cette structure. Les rares Ukrainiens qui accédaient à la noblesse adoptaient la langue et les mœurs polonaises tandis que la paysannerie ne faisait pas partie de la nation. Aussi, pour échapper au servage des magnats et à l’esclavage des Tatars, nombre de paysans choisissaient la vie cosaque (p. 178). Mais la place des Belarus, l’autre communauté dite naguère « anhistorique », c’est-à-dire longtemps dépourvue de structures étatiques propres pérennes, fut encore plus précaire, malgré la présence massive des locuteurs des dialectes biélorusses sur les terres du Grand Duché lituanien. Leur affirmation comme acteur indépendant fut tardive et incertaine.

1667 : le partage des terres correspondant à l’Ukraine actuelle.

Vers les Etats nations d’aujourd’hui

Les revendications nationales modernes n’apparaîtront dans cette région qu’après l’échec du soulèvement polonais de 1863 contre l’Empire russe tandis que les nations et leurs Etats tels qu’ils se donnent à voir aujourd’hui ne se préciseront qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
L’essentiel du livre porte sur les parcours de ces futures nations confrontées les unes aux autres. L’auteur reconstitue avec méthode les discours aussi grandiloquents qu’incohérents à première vue et surtout incompatibles entre eux tenus par leurs promoteurs et décortique les stratégies mises en œuvre. Le succès ou l’échec de ces stratégies dépendait le plus souvent des acteurs politiques extérieurs, les Empires russe et austro-hongrois, la Pologne indépendante pendant l’entre-deux-guerres, puis l’Allemagne nazie et surtout l’Union soviétique.

L’attrait et l’influence exercés par la « nation proto-moderne » (en anglais early moderne, « moderne précoce ») polonaise, catégorie qui « renvoyait à des notions de citoyenneté et de civilisation plutôt qu’à la langue ou à l’ethnicité » (p. 19), pendant les deux siècles de l’existence de la République polono-lituanienne et au-delà, jusqu’à la fin du XIXe siècle, jouent un rôle clef dans la démonstration de l’auteur. Ceci ne l’empêche pas pour autant de relever avec précision les raisons objectives qui ont entraîné le déclin d’une telle influence et qui ont assuré le succès des visions et des mouvements qui vont aboutir aux Etats nationaux de nos jours. Cette évolution apparaît comme inéluctable, les poches de « résistance » étant rares. Sneyder est formel : « Tous les nationalismes modernes ont délaissé les traditions proto-modernes palpables au profit des continuités médiévales imaginaires. » (p. 20) Il se réfère aux nationalismes lituanien, ukrainien et biélorusse surtout, mais polonais aussi, quoique pour des raisons quelque peu différentes. Les litiges qui les ont opposés au cours de leur histoire récente, c’est-à-dire au cours du siècle qui vient de s’écouler, sont patiemment passés en revue.

Staline artisan du triomphe de l’Etat national polonais

Il faudra attendre les toutes premières années après la Grande Guerre pour voir s’esquisser la première mouture des frontières des Etats correspondant peu ou prou aux objectifs fixés par les nationalismes dans la région. Tout en se réclamant de la prestigieuse république nobiliaire d’avant les partages, la Pologne dans ses frontières établies lors du traité de Riga en 1921 optera pour un Etat national plutôt que « des nations » comme le voulait son fondateur, le futur maréchal Pilsudski, originaire lui-même de Lituanie. Le centre de gravité de la nation sera désormais de plus en plus la Pologne centrale plutôt que les contrées orientales aux populations mélangées. Les minoritaires constitueront cependant un tiers de la population du pays. Ils sont soumis à une politique d’assimilation brutale, notamment en Galice orientale et en Volhynie, sans égard pour les aspirations nationales récentes mais tenaces de certains minoritaires, notamment des Ukrainiens. Parallèlement, les républiques socialistes soviétiques de Biélorussie et d’Ukraine sont proclamées en 1922 en même temps que l’Union soviétique. Jusqu’à nos jours, le noyau du corpus national dans ces pays est celui édifié dans les années 1920, et cela malgré la répression qui s’en est suivie au cours des années 1930. L’URSS réclamait pour chacun de ces deux pays les provinces entrées en 1921 dans la composition de la Pologne. Par ailleurs, un Etat lituanien indépendant voit le jour mais devra vite renoncer à la capitale fixée au départ, la ville de Vilnius ayant été reprise peu après par l’armée polonaise.

Les Etats nations tels qu’ils se donnent à voir de nos jours, leurs frontières et la composition de leur population ne se préciseront que pendant la période allant du pacte Ribbentrop-Molotov de 1939 au tout début de la guerre froide, en 1947. Ils résultent des massacres de masse perpétrés sous la triple occupation soviétique en 1939, nazie en 1941 et à nouveau soviétique en 1944 combinés avec les déplacements non moins massifs de population au cours de l’immédiat après-guerre.
A la décapitation par le biais de l’assassinat et de la déportation vers l’Asie centrale et la Sibérie des élites polonaises et en général des notables locaux entreprise par le NKVD succéda l’Holocauste des Juifs ordonné par les occupants nazis. Des policiers ukrainiens assistèrent les nazis dans les opérations qui se sont soldées par la mort d’environ deux cents mille Juifs en Volhynie. Ayant appris des Allemands la technique du meurtre de masse, ils rejoignirent l’Armée insurrectionnelle ukrainienne pour massacrer à leur tour dans la même région entre quarante et soixante mille civils polonais en 1943 (p. 242 et 256) afin de venger le sort réservé à leurs co-nationaux notamment en Galice du temps de l’administration polonaise. De retour dans la région en 1944, le pouvoir soviétique procéda avec le concours de la Pologne désormais contrôlée par les communistes à des mesures visant explicitement à la création d’espaces nationaux homogènes. Entre 1944 et 1946, quelque 790 000 Polonais, parmi lesquels des Juifs survivants de l’Holocauste, sont réinstallés en Pologne (p. 286) tandis que 482 661 personnes classées comme ukrainiennes doivent quitter la Pologne pour l’l’Union soviétique (p. 300). Les quelque deux cents mille Ukrainiens restés en Pologne furent dispersés à travers le pays en 1947.
« L’expérience de la déportation, note T. Sneyder - et on pourrait ajouter de la réinstallation, du rapatriement et de l’expulsion - confirmait l’idée nationale non seulement par l’ethnicisation qu’elle accomplissait, mais par ses conséquences socio-géographiques. » Polonais et Ukrainiens se retrouvaient ainsi dans des zones étrangères à l’idée de localité mais familières à celle de nationalité (p. 325).
Le cas de Vilnius est emblématique de la radicalité des changements survenus. En 1939, quand elle fut proclamée capitale de la Lituanie, cette ville, polonaise depuis le traité de Riga de 1921, comptait un pourcentage infime de Lituaniens. Sa population était constituée de trois quarts de Polonais et presque un tiers des Juifs. 80 % des Polonais furent déplacés vers la Pologne dans ses nouvelles frontières après 1944 tandis que 90 % des Juifs avaient été assassinés sous l’occupation nazie. Il faudra attendre le recensement de 1959 pour que les Lituaniens deviennent majorité relative, suivis de près des Russes, puis celui de 1989 pour dépasser les 50 % (p. 125 et 146-147).

L’option non revancharde de la Pologne postcommuniste

Si les terres administrées pendant l’entre-deux-guerres par les Polonais réclamées par les Soviétiques furent rattachées à la Lituanie, la Belarus et l’Ukraine vidées de la plupart de ses sujets polonais, la conséquence peut-être la plus notable et vraisemblablement pas vraiment recherchée de cette politique menée par Staline fut l’émergence d’un Etat national polonais peuplé 97 % de Polonais dans des frontières déplacées de l’est vers l’ouest . Le pays perd la moitié de son territoire d’avant-guerre mais un tiers de sa surface est celle récupérée à l’Allemagne, vidée elle aussi de ses habitants allemands qui fuient en masse vers l’ouest… La Lituanie, la Belarus et l’Ukraine se sont sensiblement agrandies, les deux premières conservant des minorités polonaises : 6,6 % (et 5,8 % russes) et 3,1 % (et 8,3 % russes). 150 000 Polonais (0,33 %) ont été dernièrement recensés en Ukraine .

L’implosion des régimes communistes et l’éclatement de l’URSS vont réactiver brusquement des foyers de tensions auparavant latentes et à conduire à ce que chacun des Etats postcommunistes soit tenté d’adopter une politique étrangère vis-à-vis de ses voisins aventureuse, souvent enclin au revanchisme et défiant parfois toute rationalité.
L’attitude de la Pologne sur ce point avait de quoi surprendre. D’une part elle s’est abstenue de revendiquer quoi que ce soit au nom de l’histoire mais elle est allée jusqu’à s’opposer aux revendications concernant l’autonomie administrative de la minorité polonaise de Lituanie. D’autre part, elle a apporté un soutien ferme et durable aux nouveaux Etats-nations. Cette orientation en politique étrangère a été pensée et formulée dès les années 1970 dans les cercles liés à la revue Kultura de Maisons-Laffitte et ne s’est pas imposée sans peine en raison des réticences du gouvernement en exil à Londres. Reprise à son compte par le KOR et Solidarnosc elle est devenue officielle après la chute du régime communiste. Dans un premier temps, elle s’est présentée au nom des intérêts de l’Etat-nation polonais, désormais définitivement ancré à l’Ouest, et rassuré par la sécurisation de ses frontières avec l’Allemagne, explique T. Sneyder. Puis, après l’entrée de la Pologne dans l’UE, cette politique a été menée dans le cadre de l’extension à l’est des valeurs et des normes européennes.

Le tournant conservateur et nationaliste de la nouvelle direction polonaise
Depuis la parution du livre de Sneyder, en 2013, on peut estimer que le soutien apporté par la Pologne à la consolidation des Etats nations de ses confins orientaux n’a marqué des points que dans un pays, l’Ukraine, mais avec les conséquences que l’on sait et qui ont pris de court le monde entier. Dans le même temps, force est aussi de constater que cette politique risque d’être compromise par l’arrivée des forces conservatrices et nationalistes au sommet de l’Etat polonais, comme l’ont montré les récentes surenchères mémorielles de Varsovie et Kiev autour de la (non)reconnaissance du « génocide » commis par les nationalistes ukrainiens pendant la période 1925-1950.
La reconstitution de l’arrière-fond historique puis du contexte des meurtres de masses, des déportations et des expulsions qui ont suivis la destruction de l’Etat polonais en 1939 de cette option non revancharde de la Pologne postcommuniste est sans doute l’aspect le plus novateur du livre de Sneyder. Dans un sens, suggère-t-il, il y a plus de points communs entre l’Union européenne et la res publica nobiliaire polono-lituanienne tant décriée, en matière par exemple de fédéralisme, et, surtout, les Etats nations actuels peuvent finir par s’entendre, mettre en veilleuse les conflits légués par le passé, moyennant l’adoption des normes européennes.

Certes, sur ce point, la Pologne constitue un cas unique non seulement dans la région mais aussi dans l’ensemble du monde postcommuniste européen quand on pense à des pays comme la Hongrie dans ses relations avec la Roumanie, la Slovaquie et l’Ukraine et surtout comme la Roumanie qui n’a jamais formulé une véritable « ostpolitik » vis-à-vis de la Russie à propos de la République de Moldavie se contentant d’invoquer platoniquement des droits historiques. Autant dire que, comme par le passé, si l’on pense au KOR des années 1970 et au syndicat Solidarnosc des années 1980, malgré évidemment toutes les réserves qui s’imposent, ces pays ont quelque chose à apprendre de la Pologne, en matière de politique étrangère cette fois-ci.