Par Guillaume Balout
Jamais le Tour de France n’a sillonné les routes des pays des Balkans. Mais en 2029, la Grande Boucle pourrait s’élancer de Slovénie, une terre de vélo représentée aujourd’hui par Primož Roglič, Matej Mohorič et bien sûr le maître de la discipline qui cette année encore écrase le Tour, le Slovène Tadej Pogačar.
Le Tour d’Italie, lui, s’est aventuré en Slovénie dès 1994 et en Croatie en 2004. Au contact de cette grande nation du cyclisme, ces deux territoires se sont érigés en étendards du cyclisme yougoslave dès l’entre-deux-guerres. En 1919, le premier Championnat du royaume des Slaves du Sud relie Celje à Zagreb. Le prestigieux Giro fait étape dans des villes qui deviendront plus tard slovène (Portorose/Portorož en 1922) ou croates (Fiume/Rijeka en 1924 et Abbazia/Opatija en 1940).
Le Tour de France contribue également à populariser ce sport. En 1936, dans une Europe inquiète du rapprochement entre l’Allemagne hitlérienne et l’Italie mussolinienne, ses organisateurs invitent une délégation de quatre amateurs yougoslaves, la France parrainant la Petite Entente entre la Yougoslavie, la Roumanie et la Tchécoslovaquie. L’épreuve vire rapidement au calvaire pour les trois Croates et le Slovène dépourvus d’aide et de logistique : Rudolf Fiket abandonne dès la deuxième étape, Stjepan Ljubić le lendemain et Franc Abulnar dans la terrible étape alpestre entre Briançon et Digne.
Seul, Stjepan Grgac force l’admiration du public par son courage. Il termine toutefois en dehors des délais lors de la quatorzième étape entre Montpellier et Narbonne. Les coureurs français ont beau demander la grâce du valeureux Croate, il doit quitter la course. À son retour au pays, il écope, comme ses trois autres coéquipiers, d’une suspension de deux ans pour avoir pris part à une compétition professionnelle. Dans ses mémoires, Stjepan Grgac estime que les cyclistes yougoslaves sont aussi forts que ceux d’Europe de l’Ouest, mais bridés par le manque de moyens.
La course Trieste-Varna, prémices de la Grande Yougoslavie mort-née ?
À cette même époque, les pays des Balkans créent leur propre Tour. Après la Bulgarie, l’Albanie et la Roumanie, la Yougoslavie met en place un « Tour de Croatie et de Slovénie » en 1937. La première édition est remportée par August Prosenik, un mécanicien slovène qui a décroché la douzième place de la course en ligne aux Jeux olympiques de Berlin l’été précédent. Il est également le premier lauréat du Tour de Serbie créé en 1939.
Au printemps 1945, la guerre n’est pas terminée que la Yougoslavie, démembrée au cours du conflit, se reforme sous la conduite du maréchal Tito. Désormais communiste, elle se dispute avec l’Italie au sujet de leur frontière commune. Après l’échec de la prise de Trieste, les partisans yougoslaves se retirent à l’est de la ligne Morgan, du nom du général britannique dirigeant le gouvernement militaire allié dans ce port adriatique, en juin 1945.
C’est dans ce contexte tendu que Stjepan Ljubić, déjà à l’origine du Tour de Croatie et de Slovénie, imagine une course à étapes entre Trieste et Varna sur le littoral de la mer Noire. L’objectif consiste à consolider l’amitié naissante entre la Yougoslavie titiste et la Bulgarie du Front patriotique. De manière sous-jacente affleure l’idée d’une fédération balkanique regroupant la Yougoslavie, la Bulgarie et l’Albanie. Cinquante-six coureurs doivent prendre le départ le 26 août 1945. Les Croates, les Slovènes et les Serbes sont bien présents, mais pas les Bulgares.
Dans la montée vers Opicina, dans les faubourgs de Trieste, le peloton croise… le car des Bulgares. Fatigués par le voyage et sans chambre à air de rechange, victimes de chutes et de crevaisons à répétition, ces derniers abandonnent les uns après les autres. L’épreuve se déroule dans des conditions dantesques à travers une Yougoslavie ravagée par quatre années de guerre et seulement quatorze coureurs réussissent à rallier Varna, le 9 septembre 1945. La légende raconte qu’un million de spectateurs s’est massé tout au long des 1 700 kilomètres du parcours.
Un sport à la marge à l’époque communiste
Le cyclisme yougoslave n’échappe pas aux grands bouleversements géopolitiques de la Guerre froide. Le 1er mai 1948, les journaux des Partis communistes polonais et tchécoslovaque organisent la première édition de la Course de la Paix entre Prague et Varsovie. Les Yougoslaves écrasent l’épreuve : l’expérimenté August Prosenik s’impose dans la capitale tchécoslovaque et le jeune Serbe Aleksandar Zorić, borgne depuis un bombardement de Belgrade en 1944, arrive le premier dans la capitale polonaise. Le mois suivant, la Yougoslavie, rattrapée par son projet de Grande Yougoslavie, est exclue du Kominform et de cette compétition où brillent les meilleurs cyclistes du bloc soviétique.
Attachée à son amateurisme, la Yougoslavie prive les siens de participation aux grandes courses internationales. Les performances de Veselin Petrović, un Serbe de Bosnie-Herzégovine, ou du Croate Cvjetko Bilić, vainqueur du Grand prix de la Libération en 1974, restent ainsi confidentielles. En revanche, son statut de non-aligné lui permet de ne pas demeurer isolée. En 1956, le Tour d’Europe s’élance de Zagreb pour rejoindre Namur en Belgique. En 1971, le Tour d’Italie s’invite chez son voisin, avec lequel les relations se réchauffent, le temps d’une arrivée et d’un départ à Ljubljana. Réactivé en 1947, le Tour de Yougoslavie devient une épreuve formatrice pour des coureurs d’Europe de l’Ouest en quête d’expérience. Quelques futurs champions inscrivent leur nom au palmarès, comme le Néerlandais Joop Zoetemelk, vainqueur en 1969 avant de remporter le Tour de France en 1980.
Dans les années 1980, les trois grands Tours décident de s’internationaliser en s’ouvrant aux amateurs. Si la démarche ne convainc pas les dirigeants du bloc de l’Est, plusieurs équipes professionnelles italiennes en profitent pour engager des coureurs yougoslaves, principalement slovènes. En 1986, Primož Čerin décroche une inattendue dix-neuvième place sur le Giro. Après la dislocation de leur pays, ces pionniers sont rejoints par d’autres compatriotes dans un circuit de plus en plus cosmopolite. Robert Kišerlovski, un Croate né en Serbie et formé dans l’équipe slovène Adria Mobil, termine deux fois dixième du Tour d’Italie, en 2010 et 2014.
Depuis une quinzaine d’années, plusieurs compétitions voient le jour dans les pays ex-yougoslaves, sans remettre en cause la domination des Slovènes. Créé en 1993 et passé professionnel deux ans plus tard, le Tour de Slovénie est aujourd’hui, avec celui de Turquie, le seul des Balkans à figurer dans le calendrier de l’UCI ProSeries, l’antichambre de l’élite mondiale. Un certain Tadej Pogačar l’a remporté en 2021 et 2022. Sauf cataclysme, le champion du monde en titre devrait remporter son quatrième Tour de France dimanche sur les Champs-Élysées.









