Ce que la guerre en Ukraine a changé (3/5) • effet miroir au Monténégro

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Quand certains manifestent en faveur de Kiev, d’autres soutiennent Moscou. La guerre en Ukraine n’a fait que renforcer les divisions de la société monténégrine. Entretien avec Daliborka Uljarević.

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Propos recueillis par Jasna Tatar-Anđelić.

Manifestation à Cetinje en faveur de l’Ukraine
D.R.

Daliborka Uljarević est la directrice du Centre pour l’éducation civique de Podgorica.

Kosovo-Ukraine : intervention, solidarité, internationalisme

Un débat à trois voix entre
Edwy Plenel, directeur de Mediapart, qui vient de publier L’épreuve et la contre-épreuve. De la Yougoslavie à l’Ukraine.
Catherine Samary, économiste, qui vient de participer à l’ouvrage collectif L’invasion de l’Ukraine. Histoires, conflits et résistances populaires, La Dispute, 2022.
Jean-Arnault Dérens, co-rédacteur en chef du Courrier des Balkans.

A Arcueil, le 4 février à 17h, dans le cadre des IVe Rencontres littéraires du Courrier des Balkans

Le Courrier des Balkans (CdB) : Dans quelle mesure l’invasion russe de l’Ukraine a-t-elle été ressentie au Monténégro, où les tensions politiques étaient déjà vives ?

Daliborka Uljarević (D.U.) : Nous savons que l’agression russe en Ukraine a entraîné des problèmes dans un bon nombre de démocraties occidentales, mais ses conséquences au Monténégro étaient attendues. Les signes de l’influence russe sur certains partis politiques de notre pays sont visibles depuis 2016. Dans une situation où l’État doit prendre position sur une question internationale si importante, il était donc normal de s’attendre à un renforcement des clivages et à de fortes confrontations politiques. Le Monténégro s’est ainsi clairement prononcé en faveur des positions défendues par l’Union européenne et l’Otan. Cependant, cette position n’est pas partagée par tous les pays de la région et des agitateurs peuvent facilement traverser nos frontières. Les craintes de voir notre pays déstabilisé par des partis politiques soutenus par la Russie sont compréhensibles. Heureusement, grâce à la mobilisation de la société monténégrine, grâce à l’adhésion à l’Otan et à la surveillance de l’UE, le pire devrait pouvoir être évité.

CdB : Depuis le début de la guerre en Ukraine, certains analystes comparent les rapports qu’entretiennent la Russie et l’Ukraine, à ceux de la Serbie et du Monténégro. Comment jugez-vous ce parallèle ?

D.U. : Il y a des similarités, certaines sont superficielles mais néanmoins frappantes. Dans les deux cas, nous avons un grand pays qui observe avec appétit son petit voisin, mais aussi le développement d’un nationalisme rétrograde soutenu par un élite corrompue, qui souhaite avant tout se maintenir en place. En Russie, cette dérive a atteint un stade tragique, avec le déclenchement d’une guerre que personne ne s’attendait à voir revenir sur le sol européen. Le pouvoir serbe n’a pas suffisamment de relais pour créer un « monde serbe », à l’image du « monde russe », mais des actions de déstabilisation sont toujours envisageables. Certains cercles extrémistes considèrent aussi que le Monténégro « s’est détaché » de la Serbie comme l’Ukraine « s’est détachée » de la Russie, et donc que la Serbie a le droit de s’emparer du Monténégro. Heureusement, la pression de l’opinion publique monténégrine a marginalisé ces idées.

CdB : Les clivages idéologiques et stratégiques entre les partis politiques monténégrins semblent avoir encore été approfondis par la guerre en Ukraine. Qu’en pensent les citoyennes et citoyens du Monténégro ? Les habitants de Cetinje ont manifesté durant 100 jours leur soutien à l’Ukraine, tandis que des groupes pro-russes ont organisé des rassemblement en faveur de Poutine dans plusieurs autres villes.

D.U. : Selon les résultats de notre sondage CG Puls, 66% des citoyens du Monténégro s’opposent à l’action militaire russe en Ukraine, 17,5% se proclament neutres, et 16,4% soutiennent la Russie. Plus de la moitié des citoyens monténégrins (51,6%) soutiennent la politique officielle du Monténégro qui condamne l’agression russe, 30,2% s’y opposent et 18,2% restent indécis.

CdB : L’Église orthodoxe serbe exerce une influence évidente sur la vie politique au Monténégro. Or, cette dernière entretient des relations étroites avec l’Église orthodoxe russe, elle-même un instrument dont se sert Poutine pour son soft power. Cette influence est-elle contraire aux objectifs de la politique étrangère monténégrine ?

D.U. : Votre question souligne le problème que pose l’influence de l’Église orthodoxe serbe sur la politique étrangère du Monténégro. Cette dernière met en danger les valeurs qui sont au fondement même de la société monténégrine. L’Église orthodoxe serbe a un lien idéologique avec l’Église russe, elles sont toutes deux hostiles à l’Occident et opposées aux régimes libéraux. À l’image de l’Église russe, l’Église serbe est avant tout nationale, ce qui est contraire au principe de citoyenneté de l’État monténégrin. L’Église serbe ne comprend pas pourquoi tout le monde condamne les déclarations des religieux russes car elle est fondamentalement d’accord avec ce qu’ils disent.

Il est très important qu’un haut représentant du Monténégro se soit rendu à Kiev pour soutenir officiellement les citoyens et les dirigeants ukrainiens.

CdB : La guerre en Ukraine peut-elle relancer l’élargissement de l’UE vers les Balkans occidentaux ? Kiev a obtenu le statut de candidat lors du dernier sommet du Conseil européen fin juin, en dépit de la guerre qui fait rage sur son territoire, de même que Chișinău. Cela a d’ailleurs entrainé une certaine déception des pays des Balkans occidentaux qui disposent de ce statut depuis des années, mais ne voient rien d’autre venir... Le Monténégro, qui est le plus avancé de ces pays candidats, saura-t-il saisir cette opportunité pour rejoindre l’Union plus rapidement ?

D.U. : La guerre en Ukraine a ramené l’attention de l’UE vers les Balkans, ouvrant de fait de nouvelles opportunités pour le Monténégro. Cependant, cela ne veut pas dire que le processus d’intégration va s’accélérer pour autant. Tout dépendra en premier lieu de la capacité de notre gouvernement et des responsables politiques de notre pays à mettre l’intérêt publique devant leurs intérêts particuliers. Malheureusement, la situation actuelle n’est pas encourageante. Au lieu de se consacrer aux chapitres 23 et 24, qui sont la clé des négociations d’adhésion, le gouvernement donne la priorité à l’adoption d’un accord avec l’Église orthodoxe serbe, sans dialogue avec les citoyens et sans réagir aux arguments avancés par la société civile. Au lieu de calmer les tensions et de rétablir un dialogue constructif, le gouvernement excite les clivages identitaires de manière irresponsable et menace le processus d’adhésion européenne.

Daliborka Uljarević
© Monitor

CdB : Le Premier ministre Dritan Abazović s’est récemment rendu en Ukraine avec son homologue albanais Edi Rama. Cette visite a été vivement critiquée par les partisans de la Russie. D’autre part, ceux qui soutiennent l’Ukraine l’ont interprété comme une auto-promotion sans effet véritable. Quel est votre commentaire ?

D.U. : Il est très important qu’un haut représentant du Monténégro se soit rendu à Kiev pour soutenir officiellement les citoyens et dirigeants ukrainiens. L’histoire retiendra que le Monténégro était proche de l’Ukraine dans les moments difficiles du conflit, en l’assistant dans la mesure de ses moyens. Nos études démontrent que les citoyennes et les citoyens du Monténégro sont souvent plus mûrs et plus progressifs que ceux qui occupent les postes décisionnels en leur nom. Nous souffrons d’un manque d’offre politique et d’une montée du populisme. Cela se reflète dans la crise durable que traverse la société monténégrine.