Blog • un livre de la mémoire et de la colère

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Le Cahier volé à Vinkovci, de Dragan Velikic, traduit du serbe par Maria Béjanovska, 2021, éditions Agullo.

Un homme apprend la mort de sa mère. Il est assailli par les souvenirs de son enfance dans les années cinquante à Pula, en Istrie, désertée par les Italiens ayant fui le régime de Tito, et par les images de l’univers yougoslave où l’on traversait allègrement les « frontières futures » avant qu’il ne soit « désintégré » : Dragan Velikic nous livre avec Le Cahier volé à Vinkovci un récit puissant, sinueux et émouvant, mais aussi traversé d’élans de colère, sur la fuite du temps et les bouleversements du monde.

« Je feuillette à l’aveuglette le gros livre de la mémoire. Il en sortira bien quelque chose », confie le narrateur, qui ressemble étrangement à Dragan Velikic lui-même. Il pense au cahier disparu où sa mère, fragile et autoritaire, « conséquence de sa peur du monde », notait, jeune, tous ses déplacements. Il veut à son tour s’engager dans la quête des années évanouies, entreprendre « un voyage dans sa propre vie ».

Un siècle de l’histoire d’Istrie

Un siècle de l’histoire de l’Istrie défile dans Le Cahier volé..., cette péninsule aujourd’hui croate et longtemps carrefour entre l’Italie, les Balkans et le monde germanique du temps de l’Empire austro-hongrois : un siècle d’Histoire vu par une famille venue de Serbie et installée à Pula au début des années cinquante. De nombreux Belgradois « achetaient alors à bon prix les maisons nationalisées dont les propriétaires, essentiellement des Italiens, étaient partis en Italie après 1945. Un demi-siècle plus tard, après la désintégration de la Yougoslavie, les Belgradois vendront pour rien leurs maisons ». Le narrateur glisse le souvenir familial des clés laissées aux voisins lors de la fuite de la maison familiale en 1991 mais qui feront bientôt savoir qu’un tel geste était devenu trop compromettant face aux indépendantistes croates.

Deux femmes dominent le livre. La mère du narrateur bien sûr, qui terminera sa vie victime de la maladie d’Alzheimer et dont la vulnérabilité le hante, et puis Lizeta Bizjak, l’amie de sa mère chez laquelle il aimait se réfugier enfant. Il dresse un portrait très touchant de cette femme née au début du 20ème siècle à Salonique, encore turque, une autre ville extraordinaire au croisement de plusieurs cultures avant que les convulsions historiques ne changent à jamais son caractère.

Dragan Velikic a une phrase magnifique en pensant à la Lizeta de son enfance tourmentée à l’ombre d’une mère dépressive. Lors de ces quelques jours chez elle, « j’ai senti pour la première fois que la vie pouvait être sereine ». Peut-on imaginer plus bel hommage ?

Les frontières invisibles existaient.

On se déplace beaucoup dans Le Cahier volé à Vinkovci et notamment en train. Dragan Velikic parvient à évoquer de quelques touches rapides le parfum si particulier des déplacements dans la Yougoslavie titiste. « Déjà, à l’époque, les frontières invisibles existaient, on sentait dans l’air le moment où, près de Tovarnik, le train entrait en Serbie, ou lorsque, après Zidabni Post, il s’enfonçait dans les forêts de pins de la Slovénie (...) L’ordre et la retenue du nord disparaissaient dans le bruit du rail du sud. Après Stalac, on respirait l’Orient. »

Le thème des peuples des Balkans ballotés, déplacés par l’Histoire revient souvent et Dragan Velikic exerce avec talent sa verve polémique contre les coupables des souffrances des dernières décennies. « Gare aux grands mots, aux orateurs exaltés, aux faux poètes et aux popes avides, gare aux tables autour desquelles festoient et fraternisent les policiers et les criminels, où les nuls, dépourvus d’esprit, font des serments, où, les poches pleines, on palabre sur le patriotisme. »

Tout le monde en prend pour son grade. Ainsi, ceux qui « séduisaient le public naïf de l’Ouest en déclamant les rôles de leurs vies passées à l’Est. Et ce public a opté délibérément pour la naïveté. Il a décidé d’entendre ce qu’il voulait entendre ». Sans oublier enfin « ces petites gens ordinaires » qui cherchaient « à se fondre dans la masse (...) Faire toujours partie de la majorité, éviter la responsabilité personnelle. Se protéger derrière le paravent de la lâcheté, du conformisme et de l’opportunisme ».

Lorsque les rustres envahissent le monde

Dragan Velikic dévoile un pessimisme total à la fin du livre. « Je suis tombé à cette époque. Il y a des siècles où commandent les Vandales, les Huns, les Wisigoths, quand on se coule dans le poing serré de la pensée unique. Lorsque la bêtise commande, lorsque les rustres envahissent le monde. Car les Barbares finissent toujours par arriver. »

Dragan Velikic est né à Belgrade en 1953. Il est écrivain et journaliste. Il a également été ambassadeur de Serbie en Autriche de 2005 à 2009. Le Cahier volé à Vinkovci a été récompensé du prix NIN couronnant un ouvrage de la littérature serbe contemporaine. Le livre figure aussi dans la sélection pour le prix Jean Monnet 2021 récompensant un écrivain ou une écrivaine pour un ouvrage traduit ou écrit en français.

Maria Béjanovska est née à Prilep, dans l’actuelle Macédoine du Nord. Elle vit en France depuis 1964 et a traduit du serbe notamment le Dictionnaire khazar de Milorad Pavic, mais aussi des poètes français en macédonien et des poètes macédoniens en français.