Blog • la quête d’identité d’une petite orpheline moldave

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Le jardin de verre, de Tatiana Tibuleac, traduit du roumain par Philippe Loubière, 272 pages, Ed. des Syrtes, 2020

Lastotchka est une petite orpheline moldave de sept ans. Adoptée par une ramasseuse de bouteilles d’origine russe, Tamara Pavlovna, qui l’exploite sans vergogne, son enfance est misérable à Chisinau, la capitale de la Moldavie, éclairée seulement par la fréquentation de quelques rares amis de sa cour d’immeuble, un univers pittoresque et contrasté où parviennent, assourdis et déformés, les échos du monde soviétique finissant.

Moldaves, Russes, Ukrainiens, Juifs et même des Moloques, une minorité religieuse, la petite fille grandit dans un milieu multiculturel et polyglotte où le russe s’impose comme la langue indispensable « dans les lieux plus policés ». Tamara Pavlovna a beau être impitoyable avec sa fille adoptive, lui imposant des tâches sordides, elle n’en nourrit pas moins de l’ambition pour elle, lui répétant que seule la maîtrise du russe lui permettra d’accéder à une vie meilleure. « Ne pas parler russe à Chisinau était, pour le moins, peu commode » et les Moldaves « connaissaient tous le russe et le parlaient chaque fois qu’il le fallait. Il le fallait tout le temps ». Lastotchka elle-même est très sensible à la beauté de cette langue aux mots « beaux, ronds et vaporeux ». « Mieux je parlais russe, plus loin je me voyais. Mes désirs étaient devenus plus grands, plus élevés ».

Et pourtant, Lastotchka va prendre une décision capitale qui changera le cours de sa vie en rejoignant au début de l’adolescence l’école moldave, au grand désespoir de Tamara Pavlovna, qui l’avait inscrite à l’école russe. La narratrice qu’elle est devenue dans Le jardin de verre s’interroge sur les raisons de cette décision. « En russe, je connaissais plus de mots. J’étais plus russe qu’au moment de ma naissance. Et puis, le russe était sa langue à elle (Tamara Pavlovna) et il aurait été normal que je la choisisse. J’ai dit « non » pourtant. J’ai choisi les Moldaves, j’ai choisi la lie. Elle m’a battue jusqu’à ce que les bras lui en tombent ».

Lastotchka a opté pour la langue moldave plutôt que pour le russe, la langue de sa persécutrice. La toute jeune fille devine qu’il s’agit là pour elle d’une question fondamentale d’identité. « Je crois encore maintenant que, si j’avais fréquenté l’école russe, ma vie aurait pris un tour tout différent. Ni meilleur ni pire, mais différent. Je le dis, alors que je n’ai pas d’explication. Je le sens plus que je ne le sais, que mon choix de l’époque m’a rendu une grande justice. La seule justice peut-être à laquelle j’ai eu droit ».

Empathie pour les petites gens

Avec la pratique du moldave puis la découverte du roumain et ses caractères latins, son étonnement et son émotion en réalisant combien les deux langues sont proches, elle accède à ce qu’elle appelle sa « seconde vie ». Elle est devenue elle-même.

Sur les conseils d’un ami, elle découvre le poète roumain Nichita Stanescu qui lui permettra, elle qui restera blessée toute sa vie par l’abandon de ses parents, d’affirmer son identité profonde : moldave plutôt que russe. « Il m’a appris qu’une langue pouvait faire des conquêtes, non par peur, mais par amour », écrit joliment Tatiana Tibuleac.

« Toute la ville était devenue folle, poursuit la narratrice en se souvenant des derniers moments de la Moldavie soviétique. Les voisins ne se supportaient plus les uns les autres. Les Moldaves en avaient contre les Russes, les Russes contre les Moldaves… Marina me l’a confirmé : les Russes étaient des occupants et ils ont tout volé aux Moldaves ».

La bonhommie qui pouvait exister entre les petites gens de toutes les communautés dans la cour de Chisinau a volé en éclats. La narratrice quitte bientôt la Moldavie pour la Roumanie où elle va suivre des études de médecine. La Roumanie qui « m’a accueillie en m’en faisant baver, elle aussi, mais elle m’a accueillie », glisse Tatiana Tibuleac, née elle aussi à Chisinau avant de gagner Bucarest pour ses études.

L’histoire de Lastotchka se lit également comme le récit d’un joli parcours de combat et de résistance à la fatalité et à la violence entamé dans la misère la plus noire.

Les bouleversements de l’Histoire, avec la fin de l’Union Soviétique et les débuts de la Moldavie indépendante, sont évoqués en arrière-fond dans le roman, jamais avec insistance mais de façon allusive, ce qui les rend d’autant plus évocateurs et réussis.

Les rumeurs les plus diverses agitent ainsi la cour d’immeuble de Lastotchka dans les derniers temps de la Moldavie soviétique et la jeune fille avec ses camarades de la cour d’immeuble, « notre île », constatent, impuissants et incrédules, les crispations croissantes entre Russes et Moldaves, l’essor national qui les dépasse souvent et ces drames effroyables propres aux convulsions de ces années-là, comme celui de ces personnes ruinées du jour au lendemain par une réforme monétaire inique et brutale.

Le Jardin de verre est plein d’une profonde empathie pour les petites gens aux destins broyés par les convulsions de l’Histoire. Il a reçu le Prix de Littérature de l’Union européenne 2019.

Tatiana Tibuleac vit aujourd’hui à Paris. Le jardin de verre est son deuxième roman après L’Eté où maman a eu les yeux verts, paru aux éditions des Syrtes en 2018.