Blog • Une guerre 14-18 tragique et loufoque. Récit polyphonique sur la fin d’un monde

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Aleksandar Gatalica : À la guerre comme à la guerre, traduit du serbe par Arthur et Harita Wybrands, 535 pages, Ed. Belfond, 2015, Coll. 10-18, 2017

Une guerre 14-18 comme vous ne l’avez jamais connue, revisitée par un imaginaire inépuisable, vaste récit polyphonique courant d’un bout à l’autre de l’Europe, aux multiples personnages, illustres ou inconnus. A la guerre comme à la guerre de l’écrivain serbe Aleksandar Gatalica se veut un requiem d’un genre bien particulier, plein de drôlerie et loufoque, empreint néanmoins d’un profond pessimisme historique, sur la fin d’un monde disparu lors du premier conflit mondial.

Un « petit peintre contrarié » allemand qui nourrit une haine féroce à l’encontre des peintres cubistes et abstraits dans le Paris d’avant-guerre et qui, devenu pilote lors des hostilités, veut larguer ses bombes uniquement sur Picasso, des stylos qui se rebiffent et n’écrivent pas ce que souhaitent leurs utilisateurs, des individus qui disparaissent dans des cabines d’essayage d’une couturière à Belgrade et sont propulsées dans l’avenir, des cartes postales qui s’écrivent toutes seules en relatant la suite de la vie d’un soldat qui est pourtant déjà mort, un sous-marinier allemand assailli par de mystérieux « serpents de mer », Aleksandar Gatalica donne droit de cité dans ce livre à la fantasmagorie et la fantaisie.

Il convient de lire A la guerre comme à la guerre (intitulé plus sobrement Veliki Rat ou La Grande Guerre en serbe) en prenant son temps. Il fait partie de ces ouvrages que l’on ne doit pas, à notre avis, lire d’une traite. Il mérite des pauses pour pleinement goûter la verve de l’auteur.

Le texte est drôle, alerte, enjoué mais aussi terrible, formidablement documenté sur ces années terribles. « C’était dans la même langue qu’on gémissait, dans la même langue qu’on mourait, à l’Est comme à l’Ouest », résume Gatalica dans cette belle phrase. On saute d’un récit à l’autre. L’enchaînement est fluide et diversifié entre les protagonistes français, allemands, serbes, anglais, russes et turcs, à l’image de ce petit épicier d’Istanbul orphelin de ses commis partis combattre aux quatre coins de l’empire ottoman. On galope à travers l’Europe et on passe constamment du burlesque au dramatique. On devine que l’auteur s’est lui-même bien amusé. Il dissimule jusqu’aux dernières pages la profondeur de son pessimisme. Mais à aucun moment, il ne prend parti entre entre les protagonistes, quel qu’il soit.

Aleksandar Gatalica n’aime rien tant que débuter une scène solidament établie sur le plan historique, généralement dramatique, l’abordant avec beaucoup de réalisme pour ensuite la tordre, la déformer et lui imposer une dimension fantastique. Ainsi, les premiers nuages de chlore tirés par les Allemands qui s’évadent et poursuivent un chemin erratique à travers l’Europe pour atterrir dans le jardin de l’inventeur même de cette arme terrifiante, tuant son épouse Clara. Ou Mata Hari qui se met nue devant le peloton d’exécution.

Les monarques ou personnalités diverses de cette époque côtoient les inconnus. On y voit Cocteau obsédé par l’idée de prendre du poids pour éviter d’être réformé, on y découvre les derniers rêves de Nicolas II avant d’être liquidé avec les siens à Ekaterinbourg, les amours tumultueuses d’Apollinaire et puis la vieille tzigane qui voit l’avenir mais se garde bien de le dire à ses clients, des chefs révolutionnaires russes, tant celui-ci est sombre, ou encore ce touchant baryton allemand, Hans Dieter Huis, adulé des mélomanes d’Europe avant le conflit, au-delà de leurs divergences nationales. Aleksandar Gatalica est aussi critique musical et connaît fort bien la musique classique. Cela se sent dans son roman. Hans Dieter Huis rencontre un jour fortuitement pendant la guerre dans une cave de Bruxelles deux de ses admirateurs. Image saisissante et à portée fortement symbolique d’un monde européen qui pouvait être uni par la culture et qui était en train de mourir. « La civilisation avait donc survécu, mais elle était terrée dans les caves et de toute façon, elle était tellement vieille qu’elle allait sûrement expirer avant la fin de la Grande Guerre », lâche Aleksandar Gatalica, peu amène envers ce 20e « blasphématoire ». Hans Dieter Huis va perdre sa voix vers la fin du conflit, devenue inaudible aux temps nouveaux et seuls les chiens saisiront encore les sons ultra-aigus se dégageant de sa gorge. Comment ne pas y voir l’allégorie d’un monde devenu indifférent à la beauté ?

Aleksandar Gatalica est né en 1964. Auteur de nombreuses traductions d’auteurs grecs classiques, il a également publié plusieurs romans et nouvelles. Il confiait sur le site de la librairie Mollat avoir réfléchi à ce roman pendant huit ans et souhaitait écrire un « roman sur la fin d’une époque, celle de la Belle Epoque » avec toutes ses réalisations et progrès dans différents domaines, et qui s’est effondrée à Sarajevo, un jour de 1914. « Cette merveilleuse époque a été détruite en un seul jour par deux coups de feu ». L’auteur fait dire à l’un de ses personnages vers la toute fin du livre sa perception désespérée de l’histoire humaine, même si Gatalica se défend de tout désespoir. « Aucune épreuve, aucun désastre, n’a eu le pouvoir de produire le moindre changement dans l’âme humaine ».

  • Aleksandar Galatica, À la guerre comme à la guerre !, traduit du serbe par Arthur et Harita Wybrands, Paris, 10/18 éditions, 2017, 648 pages
  • Prix : 9.60 €
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