Blog • Une enfance en Moldavie soviétique

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Les lapins ne meurent pas, Savatie Bastovoi, ed. Jacqueline Chambon/Actes Sud, 2012, traduit par Laure Hinckel.

Sasha a neuf ans. Il vit dans un petit village de Moldavie et effectue chaque jour un long trajet pour se rendre à l’école où ses camarades de classe et l’institutrice ne cachent pas leur dédain et leur mépris pour ce gamin mal dégrossi de la campagne. Nous sommes au tout début des années 80. L’Union Soviétique paraît encore, pour quelques petites années, sûre d’elle-même et de ses valeurs. La vie semble immuable et rassurante, protégée des "capitalistes inhumains". Les enfants sont élevés dans le culte omniprésent de Lénine, surtout du jeune et futur Lénine présenté comme l’emblème précoce de toutes les vertus. Il y a aussi les parades pour les fêtes, les récits des anciens combattants venus raconter leurs exploits aux enfants ou encore les "subbotniki", ces journées de congé où la population est mobilisée pour des travaux de nettoyage général ou d’intérêt public. Tout un monde bien réglé où se retrouveront "les enfants soviétiques devenus grands", comme l’écrit Savatie Bastovoi, né en 1976, dans l’exergue de son livre.

Plein des certitudes inculquées dans l’enfance et que l’on croit éternelles, candide, soucieux de bien faire et de ne pas se faire remarquer, supportant les brimades, secrètement amoureux de la jeune Sonia, Sasha regarde le monde qui l’entoure au premier degré. "Il s’imagina (…) les poissons des eaux de sa Patrie. La plus riche et la plus belle. La plus juste et la plus étendue. Sa Patrie, l’Union Soviétique. Libre Patrie. Mère Patrie". Il s’interroge sur ce qu’aurait fait Lénine enfant à sa place. Son modèle : "Lénine n’oubliait pas de lettres quand il était petit, il écrivait bien et incliné sur la droite, avec toutes les lettres égales". On sourit et ce n’est pas le moindre des mérites du livre que de montrer de l’intérieur l’univers d’un enfant soviétique ordinaire, dans une société conformiste et à l’idéologie dominante.

Et pourtant, Sasha a son monde secret. C’est la forêt près de son village où il aime errer de longues heures à la recherche de nourriture pour les cochons, loin des vexations de la société des hommes et de leurs conventions. La forêt est vue comme le refuge des rêveurs, un monde originel préservé et terre de liberté livrée à l’imaginaire. L’enfant découvre un jour une grande échelle en bois couchée dans l’herbe. Il y voit la main de Dieu voulant monter au ciel. Il n’a plus qu’une idée, le rencontrer. "Il était impatient de voir à quoi ressemblait Dieu. Il se représentait un homme en chemise, les manches relevées, qui avançait en forêt, la hache à la main". Mais son chemin ne croise pas celui de Nikolaï Arsenievici, l’habile artisan qui était résolu à assembler "la plus longue échelle du monde" mais qui ne peut plus la soulever, tant elle est devenue lourde. Son projet, son utopie, n’est plus qu’une chimère morte croupissant dans l’herbe, rongée par les insectes.

Savatie Bastovoi utilise à plein le contraste entre les mesquineries de la société et les rêveries sylvestres de Sasha et Nikolaï. Dans un livre ultérieur, les "Enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé" (ed. Jacqueline Chambon/Actes sud, 2018), il reviendra sur toute la tendresse et l’amour qu’il éprouve pour l’enfance et son innocence, trop souvent bafouée ou malmenée par le monde des adultes. Les deux livres ont en commun également ces ruptures dans le récit, partagé entre le réalisme et la fantaisie, qu’aime tant l’écrivain moldave. Il y a dans "Les Lapins…" des dialogues ubuesques et cocasses entre un garde forestier et un personnage nommé Lénine… Ajoutant encore à la diversité du livre, des textes courts, d’abord énigmatiques, intercalés dans la narration, évoquent une petite fille se promenant dans un paysage enchanteur en tenant la main de son père. Ce sont presque des poèmes.