Blog • Littérature : une adolescence sous Tito

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Grandir, 1973, Slovénie, Yougoslavie, de Miha Mazzini, Editions franco-slovènes et Cie, traduit du slovène par Zdenka Stimac, 293 pages, 2019.

Egon Vittori a douze ans, bientôt treize et se morfond quelque part en Slovénie, dans la Yougoslavie titiste, entre une mère extravagante, terrifiante d’autoritarisme, et une grand-mère confite en dévotions « à qui la foi avait fait perdre la raison ». Le jeune garçon n’a qu’une idée en tête, acquérir un électrophone Iskrafon local, ou même mieux étranger, pour pouvoir enfin écouter ses héros, les mythiques groupes de rock anglais et américains, qu’il connaît si bien pour avoir lu toutes les revues à leur sujet dans la salle de lecture de l’usine du coin mais qu’il n’a jamais entendus. Pour avoir enfin son opinion à lui. Et puis, « la musique était le principal moyen de nouer des relations, ce qui permettait aussi d’attirer les filles ». Se promener dans les rues avec un disque de T. Rex sous le bras qu’on ne connaît pas, c’est tout de même la honte…

Une histoire toute simple à l’humour délicieux, empreinte de l’atmosphère et des aspirations d’un jeune Yougoslave de ces années-là. Et pas uniquement yougoslave tant les adolescents se ressemblent. Le livre de Miha Mazzini, né en 1961, parlera à toute une génération grandie dans les années soixante et soixante-dix dans le culte du rock et des contestations du monde ancien. Tout cela était certes étroitement bridé à l’époque du maréchal mais cette formidable envie de grand air traversait tous les esprits, à l’Est comme à l’Ouest.

  • Miha Mazzini, Grandir. 1973, Slovénie, Yougoslavie, éditions franco-slovènes et Cie, Paris, 294 pages
  • Prix : 19.00 €
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Le parfum d’une époque

Les lecteurs français de Grandir… seront sensibles à l’émotion du jeune Egon quand il se rend chez un disquaire de la ville frontalière italienne de Gorizia mais aussi à toutes les saveurs de l’interdit qui l’agitent pour sa première séance de cinéma, où sa mère hystérique avait fait scandale un jour.

Egon se maudit d’être si pataud et maladroit, incapable d’exprimer ses sentiments à Maja, « trop belle pour moi qui étais un tel bêta », toujours effaré devant les polissonneries de son copain, le déluré Fritz.

Il faut dire que l’environnement du pauvre garçon est gratiné. On ignore si Miha Mazzini s’est inspiré de souvenirs puisés auprès de ses proches mais on ne le lui souhaite pas, tant la mère d’Egon est épouvantable, une caricature, écrasant son fils de sa morgue. On en vient même à sourire devant un tel jeu de massacre.

L’extrême-onction « une fois par mois »

L’écrivain assure qu’il n’en est rien, expliquant dans une courte note quelque peu convenue au début de l’ouvrage que « tous les personnages, lieux et événements sont de pures inventions ». Il n’empêche que le récit et les nombreuses photos en noir et blanc qui l’accompagnent, censées représenter des membres de la famille de l’auteur, comme la grand-mère Nona qui parle aux morts et accorde l’extrême-onction à son petit-fils « au moins une fois par mois », ou l’oncle Vinko, l’adoré oncle Vinko, rare personne de son entourage à diffuser de la joie autour de lui, ont l’authenticité du ressenti et du vécu. Les vues de certains objets, une pochette de disque, le fameux électrophone Iskrafon pour disques vinyles, des BD populaires à cette époque, les images d’acteurs ou d’actrices trouvées dans des barres de chocolat que l’on collectionne, des couvertures de magazines que l’on trouve follement audacieuses pour leur très timide érotisme, des représentations enfin de Tito dans des circonstances les plus diverses, contribuent pleinement à évoquer le parfum de cette époque en Yougoslavie.

« S’inscrire chez les hippies »

Grandir… trouve son origine dans un scénario de film, « Doux rêves » (2001), de Saso Podgorsek, écrit par Miha Mazzini lui-même et qu’il a repris quelques années plus tard pour écrire son livre.

Egon se prend d’amitié pour Fritz, le fils du projectionniste du cinéma local. Le garçon, un malin, lui explique comment il coupe les scènes de nus avant la présentation des films au public quand son père va se désaltérer au café du coin, de façon à se constituer son propre film constitué de passages coquins. Mais un spectateur qui avait déjà vu le film s’insurge un jour, furieux, lors d’une représentation : « Là, là, il devrait y avoir des nichons ! Et ils sont où ? Les communistes les ont coupés ! » Scandale dans la salle stupéfaite, même si l’image du film venait d’avoir un « léger soubresaut ». On essaye de calmer l’importun, en vain. Il faut l’évacuer.

La visite chez le voisin hippie, Roman, est également savoureuse. Il explique au jeune Egon ce qu’est le véritable rock « alternatif », tellement supérieur aux groupes qui ne servent qu’à « allumer les minettes » et qu’affectionne le jeune garçon. Ce voisin fait rêver plusieurs dans la ville. Il confie à Egon qu’un « contremaître borné » l’a approché un jour en lui demandant de « s’inscrire chez les hippies » auxquels on prête une vie sexuelle débridée. Il trouve un stratagème pour satisfaire les fantasmes du naïf contre espèces sonnantes et trébuchantes …

« Comme si j’avais dormi toutes ces années »

Les dernières pages sont celles de la révolte attendue et espérée. Egon acquiert enfin son électrophone si longtemps désiré et affronte sa mère dans une scène à la fois cocasse et terrible, où tout va changer pour lui.

Miha Mazzini a ici des mots très justes sur cette rupture avec l’enfance. Egon comprend qu’un sentiment de « terreur et de culpabilité » l’oppressait « depuis tellement d’années déjà, me ramenant toujours en arrière, mais, cette fois-là, le plus qu’il put faire fut de se maintenir un instant dans un équilibre instable, après, quoi, il dut s’effacer. Bien sûr, il ne disparut pas, et peut-être ne disparaîtra-t-il jamais : il revint lors de courtes crises, brutales, désespérées, parce que je m’étais prouvé que je pouvais le vaincre ».

Egon va célébrer sa liberté avec son ami Fritz. La scène ferme le livre. « J’eus l’impression que tous mes sens tournaient au maximum de leurs possibilités. Comme si j’avais dormi toutes ces années et que je me réveille vraiment qu’à ce moment ».