Blog • L’eau rouge : un polar croate diablement inspiré

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L’eau rouge, de Jurica Pavičić, traduit du croate par Olivier Lannuzel, Editions Agullo, 2021, Prix Le Point du Polar européen.

Une intrigue banale au premier abord. Une jeune fille, Silva, disparaît un jour de 1989 à Misto, près de Split. On ne lui connaît que des amourettes propres à son âge et un tempérament fort. Elle était partie ce soir-là retrouver son copain et puis plus rien. Sa famille ne peut croire à l’irréparable et s’accroche à l’idée que Silva est partie pour l’étranger, qu’elle reviendra, qu’elle se cache pour une raison inconnue.

L’enquête policière révèle toutefois que Silva avait sa part d’ombre, ce qui rend cette disparition encore plus inquiétante. Petite dealeuse approvisionnant sous des porches discrets les junkies de Split, elle entretenait des relations interlopes avec des fiers à bras locaux aux activités douteuses, comme ce Mario Cvitković, qui « avait tout l’air d’un glandeur, d’un jojo de quartier mal rasé avec un début de ventre à bière ».

Jakov et Vesna, le père et la mère, sont dévastés. La disparition de leur fille finira d’ailleurs par avoir raison de leur couple. Son frère, Mate, aura également sa vie chamboulée par ce drame. Mais il ne peut se résoudre à voir la police évacuer l’affaire, la police qui est bientôt elle-même bouleversée par les événements. La Croatie entre en guerre en 1991. Le conflit contre Slobodan Milošević, l’homme fort de Belgrade, va durer quatre ans.

Tout vole en éclats, le pays comme les destinées individuelles. Silva devient de l’histoire ancienne. Seules quelques affichettes avec son visage s’agitent encore au vent un peu partout en Croatie ou en Bosnie, témoignages des recherches désespérées de Mate.

Une fresque de la Croatie contemporaine

C’est là que L’eau rouge montre sa véritable ampleur et Jurica Pavičić son grand talent. Car ce livre, très élégamment traduit par Olivier Lannuzel, n’est autre qu’une fresque de la Croatie sur trente ans, avec en arrière-fond l’histoire de l’effondrement de la Yougoslavie et la transition vers la Croatie actuelle, avec son affairisme débridé, la corruption, les projets immobiliers qui dénaturent la côte dalmate. Tout cela, raconté de façon vivante et concrète, s’intègre parfaitement au récit.

  • Jurica Pavičić, Agullo, Villenave d’Ornon, 2021, 358 pages, 22 euros
  • Prix : 22.00 €
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Les personnages sont parfaitement campés. Comme celui de Gorki Sain, le flic qui s’empare le premier de l’affaire de la disparition de Silva. Petit-fils d’un partisan qui a combattu avec Tito pendant la seconde guerre mondiale, il n’est naturellement pas bien vu des nouvelles autorités croates. Il est contraint d’abandonner son métier et se reconvertit dans l’immobilier, désabusé et vaguement cynique, cherchant à convaincre des habitants de Misto de vendre leurs biens et leurs terres pour le compte de promoteurs étrangers.
Il y a aussi le portrait poignant d’Adrijan, soupçonné un temps d’être responsable de la disparition de Silva et qui part à la guerre. « Il a été bon à la guerre (....) Il était patient, savait attendre, et on attend beaucoup à la guerre, plus que tout le reste ».

Jurica Pavičić a l’art de la concision. Trois lignes et tout est dit. "Pendant quatre ans, les deux parties se sont livré une guerre morte, sans avancée d’un côté comme de l’autre. Aujourd’hui, l’armée serbe se désagrège sous leurs yeux".
Et puis, on ne saurait oublier Mario Cvitković, l’ancienne petite frappe que fréquentait Silva, devenu héros national.

On ne révèlera pas ce qu’il est advenu de Silva mais il faut conclure sur la formidable présence de cette ville de Misto, que Jurica Pavičić a probablement imaginée à partir d’exemples ou d’observations vécues, défigurée à jamais au fil des années par la guerre puis par un capitalisme triomphant, une ville désertée progressivement par les gens du cru au profit de Néerlandais ou autres étrangers qui n’y résident que quelques semaines par an. La fin du livre comprend quelques pages inspirées et très belles sur la nostalgie d’une ville disparue qui a perdu son âme.

L’eau rouge est parfois présenté comme le premier polar croate traduit en France. Le souvenir de ce très solide roman accompagne longtemps le lecteur, une fois qu’il en a fermé les pages.