Blog • Un amour fou en Sibérie

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Je te suivrai en Sibérie, d’Irène Frain, 469 pages, ed. Paulsen, 2019

Tous les écoliers russes ou presque connaissent l’histoire de ces huit femmes qui décidèrent de rejoindre leur mari ou leur compagnon en Sibérie après leur condamnation à l’« exil éternel » pour avoir tenté de renverser le tsar Nicolas Ier au tout début de son règne, en décembre 1825. La révolte, mal préparée, brouillonne, de ce qu’on appela bientôt les décembristes marqua de son empreinte le long règne despotique de l’empereur russe. Jeunes gens de la haute aristocratie russe, pétris de l’esprit des Lumières françaises, ils rêvaient d’une Russie plus libérale. Les principaux meneurs furent pendus et les autres envoyés en Sibérie où Nicolas Ier entendait bien qu’ils y croupissent jusqu’à la fin de leurs jours. Dans Je te suivrai en Sibérie, Irène Frain compte avec le talent narratif qui est le sien le destin extraordinaire de Pauline Geuble, cette Française qui réussit, grâce à son opiniâtreté, son intelligence, son audace, l’audace que donne la passion amoureuse, à rejoindre son amant, Ivan Alexandrovitch Annenkov, pour l’épouser et tout faire dans la mesure de ses moyens pour le protéger. C’était une femme passionnément dévouée à ceux qu’elle aime, protectrice, sans doute sa principale caractéristique. Sans Pauline, Irène Frain en est convaincue, Ivan n’aurait pu survivre dans les geôles sibériennes. Voici donc l’histoire très véridique et poignante d’un « amour fou » franco-russe qui mériterait d’être mieux connue en France.

« Je me suis offert le luxe de vivre pendant dix-huit mois avec de très belles personnes. Pauline appartient au romantisme. C’est l’époque de l’amour fou. Toutes ces femmes qui étaient parties pour la Sibérie avaient lu Byron, Pouchkine. Mais c’est également l’histoire de deux cultures qui se sont aimées et qui continuent de le faire », confiait récemment l’écrivain, qui a donné à son récit une dimension personnelle profonde, en faisant part de ses interrogations dans son enquête, de ses intuitions ou tout simplement de sa franche hostilité pour certains personnages, rendant son travail d’autant plus vivant . « Je suis ce que je raconte », écrit-elle d’ailleurs à la toute fin de l’ouvrage. La romancière ne cache pas être même parfois « agacée » par son héroïne « avec ses airs de superwoman », mais c’est fugitif, tant elle est persuadée que Pauline fut un être exceptionnel. On devine Irène Frain profondément touchée par ce qu’elle appelle le « tremblé du réel » émanant des souvenirs tardifs de Pauline Annenkov, dictés à sa fille Olga et qui malgré ses repentirs, ses ajouts, ses ratures, constituent un document de premier ordre, insiste l’auteure, dont elle a pu, chaque fois que nécessaire, constater la véracité jusque dans les détails.

Pauline Geuble est née officiellement en 1800, plus vraisemblablement en 1799, dans l’est de la France. Son enfance est marquée par la mort de son père, militaire, en Espagne et le récit dans ses souvenirs de sa disparition alors qu’il s’était écarté brièvement de son chemin pour aller s’approvisionner dans un village est particulièrement évocateur de la guerre implacable que se sont livrés les troupes napoléoniennes et les maquisards espagnols.

« Des êtres de lumière »

La jeune fille fuit bientôt sa mère, profondément « toxique » selon Irène Frain, et s’installe comme modiste à Paris. Elle s’y fait remarquer pour ses compétences et son employeur lui propose de gagner la Russie pour y travailler pour sa succursale. La vie de Pauline va devenir à partir de ce moment extraordinairement romanesque. Elle tombe amoureuse du bel Ivan, embarqué dans le complot des décembristes auquel il ne croit guère, tant les conjurés sont des dilettantes. Il ne se trompe pas et est arrêté avec ses amis dans les premières heures de la rébellion. Pauline va aussitôt remuer ciel et terre pour l’approcher dans la forteresse Pierre-et-Paul, à Saint Petersbourg. Elle s’adresse même au tsar pour avoir l’autorisation de pouvoir rejoindre son amant en Sibérie à des milliers de kilomètres de là, laissant sa fille derrière elle. A force d’astuces et de stratagèmes variés, presque rocambolesques, elle peut l’épouser enfin et s’installer près de son aimé, incarcéré à Tchita, en Bouriatie, à quelques encablures de la Mongolie et de la Chine.

Je te suivra en Sibérie livre des aperçus étonnants sur les prisons tsaristes, aux conditions épouvantables mais avec parfois certaines facilités inimaginables, au siècle suivant, dans le monde carcéral stalinien. C’est ainsi que des naissances eurent lieu dans les familles des décembristes. Pauline accouche elle-même de plusieurs enfants. Les prestigieux prisonniers s’exprimaient « en français du matin au soir », sans doute pour éviter les délateurs. Réduits à une « vie minuscule, entravée, immobile », ils entreprennent de créer une « minirépublique » utopique, rêvant entre eux d’une autre Russie.

On peut voir encore à Tchita quelques exemplaires des livres que les décembristes avaient emmenés avec eux, « pour l’essentiel des classiques français, Montaigne, Molière, Montesquieu, Diderot, Rousseau… » Irène Frain nous fait part de son émotion en feuilletant les aquarelles de Nicolas Bestoujev, l’un des décembristes exilés, qui constituent un témoignage précieux et fidèle sur la vie des reclus.

La colère de Nicolas Ier à l’encontre des décembristes ne faiblit jamais et il fallut attendre la mort du tsar, en 1855, pour que les décembristes, ou plus exactement ceux qui étaient encore vivants, puissent revenir en Russie d’Europe. Trente ans après la révolte de ces jeunes officiers qui avaient fait vaciller son trône. Pauline et Ivan s’installent à Nijni Novgorod. Le tsar « libérateur » Alexandre II règne désormais et prend le contrepied de la politique autoritaire et immobile de son père. Ivan consacrera ces années à l’abolition du servage, effective en 1861, fidèle en cela aux idéaux réformistes de sa jeunesse. C’était « quelqu’un de bien et de très rigoureux, extrêmement réfléchi », perçu par ses proches comme « très stoïque », raconte Irène Frain.

L’écrivain a suivi les traces de Pauline Annenkov depuis sa naissance, en France, se rendant à Moscou et Saint Petersbourg, sans oublier bien sûr la lointaine Sibérie et enfin Nijni Novgorod, saluant au passage l’aide des autorités russes dans ses recherches.

Pauline meurt à Nijni Novogoord en 1876, à l’âge de 77 ans. Ivan lui survivra seulement dix-huit mois, « à demi-fou depuis qu’il l’avait perdue ». Irène Frain explique qu’elle voulait écrire un livre sur une « aventure politique, humaine et amoureuse », pour la sauver de l’« oubli » mais aussi pour rendre hommage, dans une jolie formule, à des « êtres de lumière ».