Blog • Russie, histoire de mecs

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Des chaussures pleines de vodka chaude, nouvelles de Zakhar Prilepine, traduites par Joëlle Dublanchet, édition Actes Sud, 2011

Zakhar Prilepine
© Wikipedia

Certains auteurs sèment le doute sur l’intérêt et la qualité de leur œuvre, tant le parfum des controverses les entourant, souvent cultivé par eux-mêmes d’ailleurs, tend à masquer leur travail. Aussi est-ce distraitement, presque à reculons, que j’ouvris Des chaussures pleines de vodka chaude, un recueil de nouvelles remontant à quelques années déjà de Zakhar Prilepine, une personnalité sulfureuse de la nouvelle génération littéraire russe.

On boit sec et on fume beaucoup dans ces nouvelles, onze histoires de mecs de la Russie d’aujourd’hui, un peu paumés et rêvant d’une « Révolution » à définir dans une société dépourvue de perspectives à leurs yeux, vaguement nostalgiques de l’empire soviétique disparu. La plupart d’entre eux trompent leur ennui en draguant sans conviction des filles délurées. Des histoires d’hommes donc, au ton résolument viril, où les femmes figurent souvent à l’arrière-plan.

« Nous conduisions, côte à côte, des colonnes de jeunes gens passionnés et sans peur, dans les rues des villes les plus diverses de notre empire fourvoyé, jusqu’à ce que le pouvoir nous traite d’ordures et de charognes qui n’avaient pas et ne pouvaient avoir de place dans ce pays », confie, désabusé, Gilka, le narrateur de la première nouvelle, en fuite dans un trolleybus d’une banlieue immense et anonyme, pour éviter une arrestation. Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître là Zakhar Prilepine lui-même, un homme controversé en Russie, ne détestant pas la polémique et qui s’est longtemps partagé entre l’écriture et l’engagement politique au sein du Parti national bolchévique, une formation ultra-nationaliste fondée par Edward Limonov.

Zakhar Prilepine a combattu à deux reprises en Tchétchénie, une expérience qui lui a inspiré Pathologies, à l’origine de sa large notoriété. Il s’est engagé plus récemment aux côtés des séparatistes pro-russes dans l’est de l’Ukraine. La Tchétchénie revient dans Le meurtrier et son jeune ami, sans doute la nouvelle la plus dense et la plus terrible du recueil. Celui que l’on appelle le « Primate » fait partie des forces spéciales de la police russe, véritable chien de guerre qui tire sans état d’âme. « Il s’était ennuyé toute la semaine : le sang ne venait pas à sa rencontre. Il regardait avidement les paysages tchétchènes, les ruines tourmentées, les maisons sombres et vides, attendant à tout instant, avec un fol espoir, le coup de feu ». Il abat un jour un jeune tchétchène qui tente de s’enfuir et auquel il avait promis la vie sauve, devant les yeux horrifiés du narrateur. Tout cela a la force et l’authenticité du vécu dans une guerre qui fut effroyable. Le « Primate » sera tué peu après et trahi par celui qu’il considérait comme son plus proche compagnon d’arme.

Le thème du désenchantement et des ambitions évanouies revient également dans la très belle nouvelle Un héros de rock’n’roll, récit sur un chanteur immensément populaire qui fut l’idole du narrateur, et qui est maintenant oublié. « Sa gloire ne bouillonnait plus dans le gosier de ce pays qui, en se raclant la gorge, l’avait recraché ». On rit par contre et franchement à la lecture des Chaussures pleines de vodka chaude, qui donne le titre au livre et où l’on s’interroge sur l’identité de l’ami écrivain du narrateur tenté par la politique avant d’être « éjecté du Kremlin sur un signe de tête ». Les nouvelles frappent par leurs ruptures de ton. On passe du tragique à la farce ou à la nostalgie dans un monde à la fois chaotique et truculent. Il y a plusieurs scènes de joyeuses libations à la russe, s’étalant sur des journées entières et l’auteur paraît intarissable sur les conseils à suivre pour ne pas s’effondrer. Picoler en Russie est une affaire sérieuse et on ne fait pas cela n’importe comment ! Il convient de citer enfin La grand-mère, les guêpes et la pastèque, îlot de tendresse pour un passé bucolique disparu, à fort parfum autobiographique, comme la plupart des autres nouvelles du recueil.

Né en 1975, Zakhar Prilepine est considéré comme l’un des principaux écrivains russes actuels. Son ton et ses thèmes sont en tout cas résolument modernes, touchant une génération grandie sur les décombres de l’URSS. Son dernier livre traduit en français est l’Archipel des Solovki (Actes Sud), ces îles du grand nord russe qui servirent de goulag au début du pouvoir soviétique.