Blog • Retour sur l’ère Ceaușescu en trois archives vidéos

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Pour continuer notre exploration de l’ère Ceaușescu, entamée par la poésie ou l’architecture, utilisons aujourd’hui un autre médium, la vidéo. Les trois extraits choisis vont nous faire explorer différentes facettes du régime, avec des images d’archives, de propagande même pour deux d’entre elles. Elles sont extraites du documentaire « Autobiographie de Nicolae Ceaușescu » de Andrei Ujica, sorti en 2010.

Pour continuer notre exploration de l’ère Ceausescu, entamée par la poésie ou l’architecture, utilisons aujourd’hui un autre médium, la vidéo. Les trois extraits choisis vont nous faire explorer différentes facettes du régime, avec des images d’archives, de propagande même pour deux d’entre elles. Elles sont extraites du documentaire « Autobiographie de Nicolae Ceaucescu » de Andrei Ujica, sorti en 2010.
À travers 3 heures d’images d’archives sans commentaires (mais avec certaines modifications sonores, nous le verrons), le réalisateur nous entraîne dans la mise en scène du pouvoir dictatorial du couple Ceausescu. On en ressort avec l’impression d’avoir assisté au destin d’un personnage Scorcesien, avec la montée, l’apothéose puis la chute (avec les terribles images du procès improvisé du couple).
Trois extraits choisis donc, évoquant les mises en scène d’un pouvoir fort, contesté puis affaibli.

Le voyage en Corée du Nord : Un tournant dans le culte de la personnalité.

https://www.youtube.com/watch?v=LfCBCPAOHFM

Même si l’on a fini par bien connaître ce genre de spectacle de propagande, qui a fait la gloire des pays totalitaires (et continue à le faire parfois, on peut se référer à la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin en 2008), on est toujours très impressionné par les chorégraphies millimétrées qui transforme les individus en corps constitué unique. La réaction au message envoyé par ces masses humaines agissant comme un seul se divise en deux catégories de réactions, selon ses idées, ses propres fascinations. On peut être absolument effrayé par l’effacement et la soumission, volontaires ou non, de l’individu dans une marée d’automates. Au contraire, on peut trouver formidable un système qui coordonne (et soumet, donc) si bien le peuple, et prouve sa capacité à s’unifier dans la réalisation d’un objectif commun (quel qu’il soit).

Au vu de l’air effaré et admiratif de Ceausescu lors de cette démonstration nord-coréenne, on peut raisonnablement penser que ce dernier fait partie de la seconde catégorie. À côté de lui, Kim-Il-Sung semble ravi de l’impression qu’il donne sur son homologue roumain. Car le Nord-Coréen n’a pas lésiné sur les moyens. Tout doit être grandiose. On peut le voir aussi à la qualité de l’image, en couleur, avec des angles de vue multiples et mûrement réfléchis.
Les masses humaines attirent l’œil, et elles effacent quelque peu l’architecture de la capitale du pays, Pyongyang. Les deux sont concomitants, et tendent vers un même objectif : démontrer la puissance et le pouvoir.

Ce voyage de Ceausescu en Corée du Nord sera déterminant pour la suite dans sa façon d’exercer le pouvoir, mais aussi dans ses volontés de transformer le visage urbain de la Roumanie. Le renforcement de son culte de la personnalité, jusqu’à la déprimante et tragique fin de son règne, va prendre une nouvelle impulsion après ce voyage. Le peuple roumain sera la victime de cette obséquieuse et triste farce, des décennies après la déstalinisation et la condamnation du culte de la personnalité.

De même, Ceausescu n’aura de cesse, dans ces projets architecturaux mégalomaniaques, d’avoir en tête ce voyage à Pyongyang. Les larges et impersonnelles avenues que l’on peut voir dans l’extrait, il les reproduira à Bucarest, dans son projet de Centre Civique. De même, son œuvre monumentale, la « Maison du peuple », est basée sur le palais du dirigeant nord-coréen. Mais en beaucoup plus grand, en beaucoup plus gros. Comme une revanche face à ce regard d’enfant fasciné, presque humilié, qu’il arbore dans l’extrait.

Le douzième congrès du PCR : La révolte de Constantin Pârvulescu

Avant toute chose, il faut préciser que le réalisateur du documentaire a fait des coupes dans la vidéo, qui est normalement beaucoup plus longue. Nous allons tenter de reprendre ici le déroulement de la scène dans son entier. Malgré l’autorisation de diffusion par le pouvoir, cette scène nous montre, comme l’extrait précédent, les rouages d’un système dictatorial et le cas échéant, l’irruption d’un élément perturbateur dans une façade pseudo-démocratique bien orchestrée.

Nous sommes au douzième congrès du parti communiste roumain, qui doit entériner une réélection de Ceausescu, au pouvoir depuis déjà 14 ans. La scène se déroule lors d’une des dernières sessions de prise de parole des délégués, dans la « Sala Palatului » à Bucarest. Dans la salle, on trouve des délégués du parti venus de toute la Roumanie, ainsi que des journalistes, des correspondants étrangers, et donc, des caméras de télévision. Sur la scène, le présidium, des cadres du parti. Ceausescu y est présent, à égalité avec les autres cadres, sans honneurs particuliers. Mais la scène qui se déroule juste après nous montre à voir l’envers de ce décor, la place réelle de Ceausescu, et la supercherie totale du congrès.

https://www.youtube.com/watch?v=ueqFOxAFJIg&t=197s

Un membre du présidium demande la parole de façon impromptue, on peut le deviner à la confusion et au dialogue qui s’installe pour accéder ou non à cette requête. Ceausescu, agacé par ce cafouillage, coupe court et accepte.
Un vieil homme s’installe au micro, il est accueilli par de timides applaudissements. Ensuite, et l’extrait ne le montre pas, il commence à déblatérer des considérations somme toute banales sur le communisme et à la gloire de la révolution prolétarienne. La salle se réchauffe, habituée à applaudir de façon automatique à tout intervenant dans la tribune.
L’extrait reprend au moment du drame. Notre orateur, un membre de la vieille garde du parti, Constantin Pârvulescu, émet une critique contre la supercherie du congrès, et son organisation par Ceausescu.

La stupeur est totale dans la salle. L’effroi, palpable.

Il sera très vite interrompu par un homme, puis son discours couvert par la foule, qui va alors montrer le visage du fanatisme et/ou de la terreur. La salle récite alors comme un mantra, « Ceausescu réélu au 12ème congrès ! ». Le cameraman, complice du pouvoir, passe d’un plan rapproché sur l’orateur, à un plan large noyant l’homme dans la foule enflammée contre lui. Le vieil homme ne se démonte pas, et l’image est saisissante. Un homme seul, faible (il a 84 ans à l’époque), face à une foule fanatisée. Le courage de Pârvulescu est total. Une fois exprimé son souhait de ne pas voter pour Ceausescu , il quitte la tribune avec dignité.

L’extrait nous montre ensuite la réaction du régime à ce moment inattendu. Après de longues minutes d’ovations dirigées envers Ceausescu, un nouvel orateur prend la parole. Il ne faut pas que l’immonde provocateur soit le dernier à parler. C’est un autre dirigeant de la vieille garde du Parti qui prend la parole, Ion Popescu-Puturi. Il dément les accusations et défend la prétendue parole donnée au peuple, de façon ridicule et superlative.

« Des millions et des millions de personnes (…) ne parle que d’une façon superlative de l’activité et de la capacité resplendissante de notre camarade secrétaire général Nicolae Ceausescu ».

La foule continue son mantra. Elle montre son adoration envers Ceausescu sans aucune retenue. Il faut en faire beaucoup pour laver l’affront qui vient d’être commis. Popescu-Puturi finira même par s’excuser du dérangement en s’adressant directement envers Ceausescu, brisant ainsi le schéma de la salle qui veut faire croire que le dictateur est un cadre parmi d’autres.

La suite, l’extrait ne le montre pas. On fait encore intervenir deux vieux membres du parti pour faire l’éloge improvisé (mais si naturellement automatique) de Ceausescu. En effet, Pârvulescu étant un membre ancien et fondateur du Parti, il faut montrer qu’il est un cas isolé, et que la vieille garde soutient le dictateur. Le congrès finira par une prise de parole du Conducator, qui lui aussi descend Pârvulescu , sortant de la réserve et de la hauteur qui lui échoie.

<p />Constantin Parvulescu</p>
Constantin Parvulescu

Alors, revenons sur le personnage « grain de sable » de Pârvulescu. C’est un membre important du Parti, un des premiers, lorsque le Parti était encore clandestin et peu fourni. Il est compagnon de route de Gheorghiu Dej (le premier dirigeant communiste de la Roumanie), mais va tomber en disgrâce dans les années 60. Il est pour un communisme internationaliste, sous la conduite du grand frère soviétique, le seul cadre qui empêchera selon lui la désunion des Partis nationaux. Il ne croit donc évidemment pas au mélange du nationalisme et du communisme. C’est la raison principale de son opposition farouche à Ceausescu, qui veut s’affranchir de Moscou . L’autre raison est sa détestation du culte de la personnalité, et son profond respect du fonctionnement collégial du Parti.
Ceausescu est en fait son reflet inversé, nationaliste, dévoré par l’ambition, le contrôle individuel, à la hauteur de sa méconnaissance du marxisme (en revanche, il peut réciter du Staline dans le texte avec passion).

Après son fait d’armes au 12ème congrès, Pârvulescu n’est pas assassiné comme tant d’autres opposants, mais assigné à résidence. Il sera exclu ensuite du Parti en janvier 1981. On peut s’étonner de la relative tolérance dont fait preuve Ceausescu face à ce gêneur. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cela :
Premièrement, c’est le faible danger, malgré son coup d’éclat, que représente Pârvulescu. Il est vieux, et surtout il est isolé, ne représentant aucune tendance contestataire au sein du Parti. Ensuite, c’est son pro-soviétisme qui explique la réticence de Ceausescu à l’éliminer. Malgré des relations houleuses avec Moscou, on se garde d’éliminer un protégé des Russes. Enfin, peut-être Pârvulescu connaissait-il très bien certains dossiers sensibles sur de nombreux membres du parti, couple Ceausescu compris. Il avait été de 1948 à 1960 un cadre dans la vérification du passé des membres du PCR. Sans doute est-il très au courant des nombreuses falsifications biographiques entretenues par le couple de dictateurs sur leur brillant passé de militants communistes.
Et jusqu’au bout, malgré une presque réduction au silence, Pârvulescu continuera la dissidence. En 1989, trois ans avant sa mort, il sera signataire d’une retentissante lettre ouverte, rédigée avec d’autres hauts dignitaires communistes roumains, critiquant Ceausescu, et envoyée aux médias occidentaux.

Alors certes, Pârvulescu est un personnage ambivalent, qui a été à la fois un rouage et un grain de sable dans le système totalitaire roumain. Il a été stalinien et dissident, bourreau et victime. Mais ce que l’on peut retenir, avec ces images, c’est le courage d’un homme seul face au totalitarisme.

Visite à Bucarest : Une farce tragique et déprimante

Avant toute analyse, il me faut préciser que le réalisateur du documentaire dont est aussi extraite cette troisième archive a procédé à certaines modifications au niveau du son. Celui-ci n’hésite pas, et cela sert brillamment son propos, à couper les commentaires propagandistes et envahissants de certaines archives (notamment télévisuelles), quitte à recréer certains bruitages de façon artificielle ensuite. Le résultat est saisissant, comme ici dans cette archive, ou l’on voit toute la déliquescence d’un régime qui ne tient plus qu’en façade.

https://www.youtube.com/watch?v=nP6BOte5AbI&t=209s

La vidéo se passerait presque de commentaire. Que de tristesse dans cette froide Roumanie, dans ce sinistre magasin, certes rempli pour l’occasion, mais vide de clients et d’animation… Les employés applaudissent comme des automates ce dictateur physiquement affaibli, lui-même semblant s’ennuyer dans ce sketch dont il est pourtant l’instigateur. En l’absence du commentaire propagandiste de la télévision, on observe alors de façon crue l’absurde réalité de cette visite. Lors du visionnage, on sent et ressent une profonde dépression, et on observe paradoxalement un bref aperçu de la réalité roumaine en cette fin des années 80.

Dans la seconde partie, on y voit le dictateur en visite sur le chantier du nouveau Bucarest tel qu’il l’a imaginé (pour plus de détails, je vous renvoie à mon précédent article sur le sujet). Il y paraît même surpris (et ravi) de la taille réelle du chantier, à la vue de la Piata Unirii éventrée pour construire le réseau de souterrains de circulation des piétons. Le démiurge se délecte de son propre pouvoir.

Conversation avec ce qui semble être un des chefs du chantier :
« Ceausescu : Quand tu vois la maquette c’est…
Chef de chantier : C’est plus petit, une petite échelle, Camarade. Là, c’est à l’échelle naturelle
_Oui, oui, elle est vraiment grande ! Ça va être un objet… à part ! »

S’en suit une visite de la maison du peuple, encore inachevée, où transparaissent toute l’inutilité et la démesure du projet.

Alors que dire face à de telles images, qui parlent d’elles-mêmes pour une grande partie ? On pourrait, en opposition, décrire et raconter la réelle situation de la Roumanie à cette époque. Je ne vais pas m’y atteler, mais on peut très raisonnablement dire que la grande majorité des Roumains avaient froid et faim. Pour plus de détails, je vous renvoie au livre de Catherine Durandin et Despina Tomescu : « La Roumanie de Ceausescu »

Plus intéressant est de se poser la question de savoir ce que pensait Ceausescu de tout ça. Sur cette morbide chorégraphie. Finalement, est-il conscient de la pièce qui se joue chaque jour devant lui ? S’en contente-t-il ?

Il est possible que le dirigeant, ivre de pouvoir et isolé du peuple, est été réellement convaincu jusqu’au bout de l’amour que sont censés lui porter les Roumains. Alors même qu’il est profondément haï par toutes les couches de la population, il vit dans un monde à part, organisé par la Nomenklatura qui l’entoure. Aucune de ses visites, de ses interactions avec le peuple, n’est spontanée, elles sont toujours mises en scène par son entourage proche. Ces derniers n’ont pas intérêt à ce que le Conducator ouvre les yeux sur la situation réelle. En effet, vu la capacité de Ceausescu à se remettre personnellement en question, il est certain que si des changements doivent advenir, la nomenklatura bien installée en fera les frais. D’où cette volonté d’organiser un monde parallèle, qui nous paraît tellement absurde en regardant aujourd’hui cet extrait. Que le dictateur ait bien voulu croire, ait cru réellement, ou ne croyais pas du tout dans cette mascarade, peu importe. À la vue des images, il est évident que le fossé entre lui et le peuple roumain est désormais bien trop profond, et que la fin est proche.

Pour conclure, je ne peux que vous conseiller le visionnage intégral de ce film, pour une plongée immersive dans la Roumanie de Ceausescu, et dans la construction propagandiste d’un culte de la personnalité.

Théo Gibolin.

Article initialement paru sur : https://lutajuci.wordpress.com/