Blog • La lutte ukrainienne à l’époque des empires : 1917–1945

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Je me souviens d’un cours d’histoire à l’école. L’enseignante parlait de la guerre civile, de la révolution, de ce début du XXᵉ siècle marqué par un chaos presque permanent. Puis elle a interrompu le cours et a demandé à la classe : « Comment jugez-vous ces figures ? Imaginez que vous êtes historiens. »

J’ai levé la main et j’ai dit :
— Je peux expliquer en une phrase pourquoi presque toutes les figures ukrainiennes de cette époque sont des héros pour moi.
Elle m’a regardé, un peu surprise :
— Et pourquoi donc ?
J’ai répondu :
— Parce qu’elles ont toutes, chacune à leur manière, essayé de faire en sorte que l’Ukraine cesse d’être un territoire étranger.

Cette idée simple aide encore aujourd’hui à lire cette période autrement. Il ne s’agit pas d’idéaliser les acteurs ni de justifier toutes leurs décisions. Le point central est plus profond : entre 1917 et 1921, les Ukrainiens ont tenté pour la première fois depuis des siècles de sortir de la domination impériale et de construire un espace politique propre.

Examinons cela de plus près.

Après l’effondrement des empires russe et austro-hongrois, les Ukrainiens proclament deux républiques. À l’est, la République populaire ukrainienne (UNR) ; à l’ouest, la République populaire d’Ukraine occidentale (ZUNR), créée le 1er novembre 1918 sur les terres de la Galicie orientale.
Très rapidement, ces deux projets politiques se retrouvent confrontés à une réalité beaucoup plus dure : celle d’un environnement dominé par des États voisins plus puissants et mieux organisés. C’est dans ce contexte que, le 22 janvier 1919 à Kyiv, est proclamé l’Acte d’unification — une étape hautement symbolique, mais aussi fondamentale dans la construction de l’idée de l’unité ukrainienne.
Cependant, cette dynamique d’unification reste fragile. Dès l’automne 1918, la Pologne de Józef Piłsudski, qui ambitionne de restaurer une Rzeczpospolita dans les frontières de 1772, entre en conflit avec la ZUNR. La guerre polono-ukrainienne de 1918–1919 se solde par la prise de contrôle de la Galicie orientale par la Pologne, qui la conservera jusqu’en 1939.

Dans ce processus, le soutien extérieur joue également un rôle important. La France apporte une aide décisive à Varsovie : livraisons d’armes et déploiement de l’« Armée bleue » du général Haller. Bien qu’officiellement destinée à lutter contre les bolcheviks, cette force contribue en pratique à renforcer la position polonaise en Galicie ukrainienne.

Dans l’entre-deux-guerres, la politique menée par l’État polonais dans les « Kresy orientales » s’inscrit dans une logique de construction nationale typique de l’époque. Elle se traduit par une limitation de l’usage de la langue ukrainienne dans l’éducation, la fermeture de nombreuses institutions culturelles et économiques ukrainiennes, ainsi que par des politiques de colonisation agricole au profit de colons polonais. Cette dynamique atteint un point culminant avec les opérations de « pacification » de 1930, marquées par une répression systématique des populations locales.
Dans ce cadre, les Ukrainiens se retrouvent fréquemment dans la position d’une minorité dépourvue d’État sur leurs propres territoires historiques.

Des dynamiques comparables existent ailleurs dans la région : la Roumanie contrôle la Bucovine du Nord, la Tchécoslovaquie administre la Transcarpatie, tandis que la Hongrie cherche à préserver son influence dans l’espace carpatique. Ainsi, la question ukrainienne demeure fragmentée entre plusieurs puissances régionales.

Dans cette atmosphère de défaite, d’occupation, d’humiliation nationale et d’impuissance historique se forme progressivement le nationalisme ukrainien de l’entre-deux-guerres. L’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), bien avant la Seconde Guerre mondiale, incarne déjà un mouvement radical, marqué par des éléments autoritaires, un fort culte de la discipline et l’idée d’une communauté nationale soudée. Sa naissance s’explique avant tout par la réalité de l’absence d’État et des répressions, même si cela ne réduit en rien la complexité et les contradictions internes du mouvement.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, cette logique de survie politique et d’opportunisme stratégique conduit certains courants de l’OUN à envisager un rapprochement tactique avec l’Allemagne nazie. En 1941, la faction OUN-B espère ainsi que la guerre contre l’URSS ouvrira une fenêtre pour restaurer l’indépendance ukrainienne. Dans ce contexte, l’Acte du 30 juin 1941, proclamé à Lviv, annonce l’indépendance de l’Ukraine et mentionne une forme de coopération avec le Troisième Reich.

Mais cette stratégie se heurte rapidement à la réalité de l’occupation allemande. En l’espace de quelques semaines, les autorités nazies commencent à réprimer brutalement toute tentative d’autonomie ukrainienne. Stepan Bandera est arrêté puis interné au camp de concentration de Sachsenhausen, tandis que ses frères sont exécutés à Auschwitz. Dès lors, la relation entre l’OUN-B et l’Allemagne évolue : d’une tentative de coopération tactique, elle bascule progressivement vers une confrontation ouverte.

Dans ce contexte de guerre totale, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), active à partir de 1943, mène une lutte simultanée contre les forces allemandes, soviétiques et la résistance polonaise. Il s’agit d’un mouvement armé né dans un environnement d’effondrement étatique prolongé, où chaque choix politique et militaire se fait dans des conditions extrêmes.

Cette dynamique n’exclut toutefois en rien la question des crimes de guerre. Le massacre de Volhynie de 1943–1944, au cours duquel des unités de l’UPA ont mené des opérations de nettoyage ethnique contre des populations civiles polonaises, reste l’un des épisodes les plus tragiques et les plus controversés de l’histoire ukraino-polonaise. Son ampleur et sa violence continuent d’alimenter une mémoire profondément conflictuelle entre les deux nations.

Cette tragédie ne peut être comprise sans prendre en compte le long enchaînement de violences, de politiques de répression et d’assimilation, ainsi que la brutalisation extrême provoquée par la Seconde Guerre mondiale. Mais aucun contexte historique ne peut effacer la responsabilité des massacres de civils.

L’histoire, en réalité, distingue rarement des héros parfaitement « purs » et des criminels absolus. Les figures comme Symon Petlioura, Nestor Makhno, Yevhen Konovalets, Stepan Bandera ou Mykhaïlo Hrouchevsky, parmi des centaines d’autres acteurs politiques, portaient des visions idéologiques différentes, entraient souvent en conflit les uns avec les autres et imaginaient des futurs divergents pour l’Ukraine. Mais, malgré ces désaccords profonds, ils partageaient un point commun essentiel : la volonté de soustraire l’Ukraine à la domination des empires étrangers et d’en faire un sujet politique autonome.

Avec le recul, une lecture plus équilibrée de cette époque implique de dépasser deux types de simplifications. D’un côté, la tendance à idéaliser ou à romantiser le passé impérial des voisins ; de l’autre, celle qui consiste à effacer ou minimiser les crimes commis par des acteurs ukrainiens eux-mêmes. Ces deux lectures, opposées en apparence, produisent en réalité le même effet : elles déforment la compréhension du passé.

Une mémoire historique complète — capable d’intégrer les zones d’ombre comme les moments d’émancipation — suppose au contraire de renoncer aux silences sélectifs et aux récits univoques. C’est seulement à cette condition que cette période peut être comprise non pas à travers des oppositions morales simples, mais dans toute sa complexité tragique.