Blog • Les tourments de l’exil russe

|

Nostalgie russe, de Ksenia Kirillova, traduit du russe par Yves GAUTHIER, Marie Barbier éditions, 2026, 256 pages, 19 euros.

Ce premier roman de la journaliste et poétesse Ksenia Kirillova plonge le lecteur dans les tourments et les souffrances que peuvent connaître les exilés russes d’aujourd’hui, partagés entre l’attachement profond qu’ils conservent pour leur pays, malgré l’accablement et le sentiment de culpabilité de beaucoup d’entre eux devant les événements tragiques en Ukraine.

Un livre pleinement d’actualité donc que cette « Nostalgie russe », traduit par Yves Gauthier, très dynamique et fin connaisseur de la littérature russe et soviétique. Le roman est aussi le récit d’une génération, celle suffisamment âgée pour se souvenir des derniers temps soviétiques et qui a connu l’effervescence de la jeunesse des années 90, sur les décombres de l’URSS, « où l’on pouvait encore rêver et croire à un avenir meilleur ». C’est pourtant pendant cette décennie que l’élite russe négociait habilement avec les temps nouveaux. L’un de ses représentants, résume justement Ksenia Kirillova dans son livre, « avait débuté dans les services, mais, très vite, s’était converti d’abord à l’économie de marché, puis à la nouvelle rhétorique bellico-patriotique ». Un parcours russe contemporain classique.

La Russie actuelle, nous y sommes en plein avec « Nostalgie russe » sur fond de guerre en Ukraine. Il y a eu la guerre du Donbass, en 2014, puis en Ukraine, depuis 2022.

Le conformisme cynique de l’époque

Le conflit semble sans retour ou alternative pour les nombreux fatalistes ou conformistes cyniques du pays. Il tient même de la fuite en avant. Valiok, l’un des protagonistes du livre, l’exprime à sa façon. « Si on perd, personne ne sera épargné ! Les libérastes rappliqueront, déchaînés, ils chargeront comme des chacals, casseront tout, raseront tout à la ronde (…) Ils dénigreront tout ce qui nous est cher, peu leur importe de savoir si tu étais pour ou contre. Puisque je te dis qu’on n’a pas le choix ! »

Valiok s’adresse au personnage central du livre, Sergueï Bessonov, revenu à Moscou après un exil aux Etats-Unis et en Europe, à la recherche de sa compagne et ami d’enfance, Lilia, disparue à Marioupol, en Ukraine, dévastée sous les bombes russes.

Cet exil n’a pas correspondu à ce que Sergueï en attendait. Un exil douloureux qui fournit, avec ses tourments, ses ambiguîtés, le mal du pays, les passages les plus touchants et profonds du livre.

Attendre une nouvelle perestroïka

« Plus Sergueï éprouvait de peine à se battre pour exister en Amérique, plus vif était le souvenir de son passé russe, son petit paradis, le monde qu’il avait conquis, construit au fil des ans, et où il s’était toujours senti à l’aide et protégé ».

Il pense tout d’abord prendre son mal en patience et « attendre l’avènement d’une nouvelle perestroïka » en Russie, jetant cependant des « regards de plus en plus fréquents et impatients dans le rétroviseur ».

La nostalgie ne le quitte pas, même à Paris, « où se mêlaient l’ancien et le nouveau en une même pulsation de vie, une vie de paix », cette ville « à la fois proche et étrangère, qui avait su marquer si profondément l’histoire de son pays, la Russie ». Et pourtant, Sergueï doit reconnaître qu’il n’est pas indifférent au « charme si particulier de la France ».

Le malaise se répète dans l’ancienne partie orientale de Berlin, en ex-RDA. « Il fut pris d’un sentiment familier, comme si, même en terre étrangère, il revenait dans son propre pays d’une façon inexplicable. Quelque chose d’intime s’insinuait dans sa conscience où le passé se fondait au présent ».

Pour surmonter son vague à l’âme et ses tourments devant l’évolution de sa terre natale, Sergueï se plonge « dans la Russie ’longue’, historique, temporellement énorme, infinie, à la fois si diverse et invariablement une, son pays ».

Une « nostalgie tenace » l’accompagne, celle de l’époque soviétique où existait « un monde clair et net, simple, en noir et blanc, scindé d’une manière si séduisante entre ’nous’ et ’eux’ » .

L’exilé russe comprend qu’il ne pourra pas s’habituer aux Américains et à leur dureté dans « la conduite des affaires. Ces gens-là ne ménageaient personne ».

Sergueï est victime à son tour du syndrome de l’impossible retour de l’exilé. Le pays a changé tout comme lui-même. Ksenia Kirillova résume très bien l’ambivalence de ses sentiments. « Il fut en proie à un étrange sentiment mitigé de nostalgie, de joie, de douleur et de rejet. Il se trouvait parmi les siens qui n’étaient déjà plus tout à fait les siens. En même temps, il avait parfaitement conscience que nulle part ailleurs au monde, il ne serait accueilli comme ici ».

« Ils sont injustes à notre égard »

Sergueï part pour Marioupol retrouver Lilia, qui était beaucoup plus critique à l ’égard de son pays et déchirée par les souffrances du peuple ukrainien. On laisse le lecteur découvrir les dernières pages de ce roman qui est si russe dans cette quête morale du personnage central, bouleversé entre sa conscience et les cynismes ou mensonges de son temps.

Il constitue de plus un aperçu peu connu encore et vu de l’intérieur sur la génération montante en Russie, qui n’a pour ainsi dire connu au pouvoir que Vladimir Poutine. Une génération où se mêlent le courage de certains et le renoncement pour bien d’autres, au « conformisme cynique »....

Nostalgie russe donne le sentiment d’y voir plus clair sur les jeunes russes et leurs parents d’aujourd’hui face aux choix de l’exil et ses possibles impasses. « Souvent, là-bas, lance un personnage du livre, désabusé, ils sont injustes à notre égard ».

Le livre s’achève par une poésie de Ksenia Kirillova, « La ballade de Sergueï Efron », le mari de la grande poétesse Marina Tsvetaïeva, qui avait choisi de regagner la Russie stalinienne. Mal lui en pris, il fut fusillé en 1941.

« L’exil est un temps de peine,
Tenez-le vous pour dit
Une nostalgie russe imprègne
Le ventre de Paris »

….

« Vient le mal russe du pays
Place de la Concorde
On se voit rêvant de chez soi,
Son entrée, son appart...
Mais cette Russie n’est plus là
Elle est un monde à part »

Ksenia Kirillova est née en 1984. Journaliste, autrice et poétesse, elle est spécialisée dans l’expertise de la société russe. Depuis juillet 2025, elle est accusée d’être un « agent de l’étranger ». Trois de ses poèmes ont été publiés en 2024 dans le collectif Résistance(-s). Huit poètes russes (ed. Marie Barbier).