Il faut lire ou relire Vladimir Korolenko (1853-1921), injustement relégué au second plan devant les géants de la littérature russe de son époque, lui qui fut un écrivain courageux et talentueux de la Sibérie des confins, qu’il connaissait comme personne pour y avoir été déporté, et qui sut évoquer avec justesse et sans mièvrerie le sort des humbles et des laissés-pour-compte de l’immense empire russe.
Toutes ces qualités sont réunies dans Le rêve de Makar (1883) que publient les éditions des Syrtes Poche, pour inaugurer une nouvelle série, les « Joyaux oubliés », dont l’ambition est précisément de vouloir refaire connaître « des bijoux littéraires, anciens ou récents, injustement tombés dans l’oubli ».
Makar est un pauvre hère, simple d’esprit et ivrogne, perdu quelque part en Iakoutie, dans l’extrême-nord sibérien, dont les ancêtres s’étaient mariés à « des filles iakoutes », en adoptant la « langue et les moeurs ». « Les traits caractéristiques du grand peuple russe s’effacèrent, disparurent ». Il est rare que la littérature russe évoque ainsi le processus d’acculturation entre Russes et populations sibériennes, un sujet qui fut souvent délicat à aborder.
Le droit au pardon
Korolenko se garde bien d’idéaliser son personnage, il connaît ses défauts, ses contradictions, son côté rudimentaire, même si une immense compassion pour la douleur et la souffrance humaines sont évidentes, ce qui donne toute sa force et sa dimension morale à ce court récit d’une centaine de pages Makar est aussi chapardeur. « Lorsqu’il allait parmi les pièges d’autrui, il avait peur d’être surpris, et quand les autres allaient parmi les siens, il était indigné et eût voulu surprendre celui qui empiétait sur ses droits. » Qu’on ne compte pas non plus sur Vladimir Korolenko pour disserter sur les splendeurs de la nature sibérienne, qu’il sait fondamentalement hostile. « Tout était silencieux dans la taïga. Elle se refermait seulement sur lui avec une animosité obstinée et ne lui donnait ni éclaircie ni espoir. » La nature ne pardonne pas et Makar, perdu dans la forêt, le sait.
Le texte prend une dimension fantastique et on ne sait plus où finit la réalité et où commence le délire du malheureux paysan à bout de force. Il comparaît bientôt devant le « Grand Juge » qui pèse dans une balance le bien et le mal d’une vie. Tu n’as été qu’un « trompeur, un paresseux et un ivrogne », fustige le Grand Juge, devant Makar terrifié et anéanti. Il raconte sa « triste vie », lui qu’on avait « nfait courir toute sa vie sans jamais le nourrir ». Et « pourtant ne voyait-on pas qu’il était né comme les autres : avec un regard clair, qui reflétait le ciel et la terre et avec un coeur pur, prêt à s’ouvrir à tout ce qu’il y a de beau au monde ? » Makar l’innocent et le malheureux a-t-il droit au pardon ? Il faut attendre la toute fin du récit pour connaître la réponse.
Le rêve de Makar a connu un vif succès à sa parution. L’écrivain et poète franco-suisse Jil Silberstein retrace dans la préface le parcours courageux de Vladimir Korolenko, fils d’un juge ukrainien et d’une mère polonaise, qui défendit constamment les plus faibles sous le régime tsariste mais qui fut tout aussi sévère et circonspect après la Révolution de 1917. Lénine le qualifiait de « petit-bourgeois minable, séduit par les préjugés bourgeois ! » Rien de moins.
Plusieurs autres volumes de la collection « Joyaux oubliés » sont parus ces dernières semaines, comme une biographie du tsar Paul Ier, L’assassinat de Paul Ier, de Constantin de Grunwald, ou un portrait du Baron Ungern, khan des steppes, de Leonid Youzefovitch. On attend en août Le printemps s’amuse (1974) de Vladimir Tendriakov.








