Blog • Le portrait féroce d’une Russie dont personne ne sort indemne

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Une suite d’événements, de Mikhaïl Chevelev, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs, postface de Ludmila Oulitskaïa, 2021, éditions Gallimard.

Un journaliste moscovite, Pavel Volodine, apprend un jour, stupéfait, que l’auteur d’une prise d’otages dans une église proche de Moscou exige de le rencontrer comme médiateur. Et seulement lui. Faute de quoi, il fera sauter le bâtiment avec la centaine de personnes qu’il retient. On le conduit sur les lieux. Il réalise que le terroriste, Vadim, n’est autre qu’un ancien soldat russe qu’il avait réussi à faire libérer des Tchétchènes lors de la première guerre de Tchétchénie, dans les années 1990.

Pavel Volodine veut comprendre comment cet homme en est venu à de telles extrémités, quelles circonstances ont mené un être plutôt candide et ballotté par l’existence, victime d’exactions et d’actes arbitraires, à une telle décision dramatique et criminelle. Quand cela a-t-il commencé ? Et pourquoi ?

Une suite d’événements est un magnifique premier roman au rythme soutenu et plein de tension narrative. Comme souvent dans les premiers romans, il y a beaucoup de choses, trop peut-être, que l’auteur, Mikhaïl Chevelev, nous livre avec verve, souvent drôlerie, même si les pages sont traversées d’un profond pessimisme philosophique.

« Je ne veux pas être tenu responsable pour la prostitution d’autrui, la mienne me suffit amplement ». Ce cri est sans doute la phrase clé du livre et reflète son postulat moral fondamental. Chacun doit plonger dans sa propre conscience pour comprendre où en est la Russie actuellement. Et personne n’en sort indemne. Ce thème de la responsabilité morale individuelle face aux événements est très présent dans la littérature russe. Le narrateur n’a guère d’illusions à ce sujet : « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie mais plutôt la vie qui détermine tout le reste. »

« Vous êtes tous coupables »

Vadim, après avoir libéré ses otages et avant de périr dans les décombres de l’église, lâchera lui-même : « vous êtes tous coupables. Et pas seulement votre président. Soyez maudits tant que vous ne vous serez pas repentis. »

Né en 1959, Mikhaïl Chevelev est un journaliste d’opposition connu en Russie. Cela se sent dans Une suite d’événements. Les grands médias télévisés, choyés et contrôlés par le régime de Vladimir Poutine, ne sont pas épargnés. "Le journalisme n’est plus une profession mais une bouffonnerie", lance Pavel Volodine, quelque peu désespéré.

Le récit des reportages de guerre dans le Caucase sont ceux d’un journaliste de terrain, c’est évident. Les maquisards tchétchènes, abkhazes ou autres, grâce à la connaissance commune du russe, sont à la fois familiers et redoutables. « Ça commençait à devenir lassant, partout la même chose : les héros de la veille qui n’avaient pas fini au cimetière se métamorphosaient en brigands (...) Nous sommes retournés en Tchétchénie, devenue indépendante ; Bassaïev (Chamil Bassaïev, chef de guerre tchétchène) dirigeait la douane. Je n’ai jamais rien vu de plus ridicule. Et en même temps, de plus terrifiant. »

Pavel Volodine se souvient aussi du jeune Vladimir Poutine, terne et habile, qui accompagnait le maire de Saint-Petersbourg, Anatoli Sobtchak, dans les années 90, avant de connaître l’ascension que l’on connaît, à la surprise de tous. « On ne trouvait pas de fonctionnaire auquel il était plus plaisant d’avoir affaire. Quel que soit votre problème, obtenir un document ? Dénicher une chambre d’hôtel en haute saison de nuits blanches ? (...) Il suffisait de lui téléphoner et de ne plus s’inquiéter de rien... Obligeant, ponctuel, aimable, dépourvu d’arrogance et toujours facile à joindre. » Le lecteur s’amuse de ces petites digressions puisées dans le parcours de l’auteur et qui enrichissent le livre.

La grande romancière russe Ludmila Oultiskaïa résume parfaitement la portée d’Une suite d’événements dans une postface. « Ce livre s’adresse à nous tous. Regardez dans votre coeur : n’avez-vous pas aussi votre part de responsabilité dans la brutalité et la colère qui nous entourent ajourd’hui ? »