Blog • En Russie, le goût du bonheur dans un appartement communautaire

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Alice Danchokh, Souvenirs culinaires d’une enfance heureuse, traduit par Anne Coldefy-Faucard, éditions du Rocher, 2018.

Un petit livre délicieux et inclassable, plein de saveurs et de charme, nous vient de Russie. L’enfance d’une toute jeune fille dans l’URSS des années soixante. Elle habite avec ses grands-parents dans un appartement communautaire du centre de Moscou. Le lecteur, bousculé, réalise que ces logements, où plusieurs familles soviétiques coexistaient en partageant des parties communes, n’étaient pas toujours synonymes de promiscuité, de violences et de délations, mais pouvaient être aussi , parfois, un lieu d’humanité et de profonde convivialité dans un univers difficile et dur, marqué par les difficultés quotidiennes.

Il y a des personnes douées pour le bonheur et on ne peut s’empêcher de penser que c’est le cas d’Alice Danchokh, dont les Souvenirs culinaires d’une enfance heureuse respirent la gaieté de vivre et la légèreté. On y voit une enfant s’ouvrir au monde auprès de grands-parents aimés et cultivés, soucieux de lui faire découvrir les grands noms de la littérature russe et étrangère. Ils occupent vingt mètres carrés d’un appartement communautaire situé dans un ancien hôtel particulier d’un prince d’avant la révolution. « Je m’étais liée d’amitié avec les livres et passais des heures, vautrée sur le divan, à dévorer un énième roman, en même temps qu’un nombre inimaginable de pommes ». Il faut avoir connu l’Union Soviétique de cette époque pour savoir combien l’appétence des Russes pour la lecture, magnifique source d’évasion, était immense, tandis que les théâtres ou les concerts étaient accessibles au plus grand nombre.

L’auteure brosse un portrait particulièrement affectueux et tendre de son grand-père, charmeur auprès duquel "toutes les dames s’épanouissaient, il prenait grand soin de chacune, prodiguant attention et sourires". Ancien avocat et membre de l’intelligentsia, cette "couche sociale intermédiaire entre les deux classes majeures, les ouvriers et les paysans", il aiguise le goût de sa petite-fille et lui fait apprendre le français, cette langue si difficile et pleine de pièges. Mais les efforts de la jeune fille seront récompensés puisque Alice Danchokh, qui a été chroniqueuse à la Literatournaya Gazeta, un important magazine culturel en Russie, a enseigné le français dans plusieurs écoles supérieures de Moscou. Ses "Souvenirs culinaires…" est son premier livre traduit en français.

Le contexte politique explique également cette atmosphère de bonheur simple. Nous sommes dans l’URSS de Khrouchtchev et des débuts de Brejnev. Le pays respire après les horreurs staliniennes, même si le passé tragique de certains rappelait les convulsions qui avaient frappé le peuple soviétique, broyé par les guerres et les purges .

L’auteure a choisi d’aborder ses années d’enfance et d’adolescence sous un angle inattendu. Celui des recettes que l’on se transmettait la plupart du temps entre femmes pour les grandes occasions, telles que les fêtes religieuses, la principale étant Pâques bien sûr, ou encore la fête de la Victoire, le 9 mai, les fêtes des saints patrons, le Nouvel an naturellement ou bien les simples pique-niques au bord de la mer, les repas à la campagne. On s’émerveille de la mémoire et de la précision de l’auteure sur la préparation de tel ou tel mets ou de voir comment ses proches s’activaient dès le Vendredi saint dans la très athée Union soviétique pour le repas de Pâques. Des passages qui ouvrent littéralement l’appétit, presque sensuels dans la description des aliments, et qui sont à leur manière de petits hymnes à la vie et à la joie.

Mais il ne faudrait pas prendre ces Souvenirs culinaires d’une enfance heureuse pour un recueil gastronomique. Il est bien plus que cela et restitue toute l’atmosphère d’une époque, même si Alice Danchokh n’a pas résisté à la fin de l’ouvrage à l’envie de donner quelques recettes. On mesure au fil des pages l’intention profonde de l’auteure qui est de nous montrer tout ce qu’il y avait derrière ces traditions que l’on était parvenu à préserver dans une société, rappelons-le, de pénuries constantes. Il est bien là le miracle, celui d’avoir su conserver dans certaines familles toute une culture de la table et de la convivialité, au prix de mille astuces pour obtenir les ingrédients nécessaires.

Les pages consacrées à l’accueil de la tante Natacha vivant à Londres et qui souhaite revoir sa Russie natale à la faveur de la timide ouverture du pays sont merveilleuses. "Elle possédait un russe à jamais perdu, un russe d’avant la révolution, avec ce charmant accent des Britanniques qui parlent entre leurs dents". "On était au début de la stagnation économique brejnévienne, nombre de denrées avaient disparu des magasins de Moscou" mais la famille se met en quatre pour la recevoir et couvrir la table de plats divers et raffinés.

Les autorités proposent finalement à ses grands-parents de s’installer dans un appartement individuel situé dans un de ces immeubles nouvellement construits de la périphérie moscovite, véritable "cadeau du destin" pour la plupart des Soviétiques. Mais "après la densité humaine des appartements communautaires", ils préférent échanger "leur paradis individualisé" qui leur avait été octroyé pour un autre appartement communautaire où vivaient de "vieux bolchéviks" nostalgiques des temps héroïques des débuts de la Révolution.

Toute une époque aujourd’hui disparue.

Les Souvenirs culinaires d’une enfance heureuse sont un hommage ému à la cellule familiale et aux proches qui ont su perpétuer un certain art de vivre traditionnel dans une société dévastée par l’Histoire.