Blog • Le destin fulgurant d’une jeune anarchiste russe

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Révoltée, d’Evguénia Iaroslavskaïa Markon, traduit du russe par Valéry Kislov, éditions du Seuil, 2017, collection Points, 2018.

La jeune femme est de profil, le regard un peu rêveur, un bras posé sur le dossier d’une chaise. Très brune, elle est engoncée dans une épaisse capote militaire et semble indifférente à son entourage. La photo de couverture de Révoltée est extraite des archives de la police politique du jeune pouvoir soviétique et constitue l’un des très rares portraits d’une anarchiste russe au destin peu commun, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon, fusillée en 1931 à l’âge de 29 ans pour son opposition totale et absolue au régime des Soviets.

Quel document extraordinaire que ce livre ! La quarantaine de pages de cette autobiographie rédigée à la hâte par Evguénia dans sa geôle des îles Solovki, en mer Blanche, quelques mois avant de tomber sous les balles, ne prétendent pas à une quelconque valeur littéraire. Le style va droit au but, est sans fioritures et, précisent des commentaires russes, contient des fautes grammaticales.

Il n’en reste pas moins que ce texte, pour la première fois accessible à un large public en France, constitue un témoignage exceptionnel sur la fin des années vingt dans la Russie soviétique. Tout y est sur l’atmosphère de cette époque où une lutte à mort était engagée entre ceux qui revendiquaient encore le souffle utopique, tant politique que culturel, issu de la Révolution d’octobre 1917 et un pouvoir stalinien qui renforçait chaque jour son emprise. Le tout sur fond de grande misère sociale.

Le livre est accompagné de l’interrogatoire d’Evguénia en date du 12 janvier 1931, quelques mois avant sa mort le 20 juin de la même année. Elle y explique que son opposition au pouvoir soviétique remonte à l’écrasement de la révolte des marins de Kronstadt, en 1921. Un autre document retrace ses derniers instants, effroyables, où elle hurle une dernière fois sa haine du chef du camp contre lequel elle avait craché son mépris et jeté une brique dans un geste désespéré.

L’autobiographie d’Evguénia a été retrouvée en 1996 dans les archives du FSB, les services de Renseignement russes, pour la région d’Arkhangelsk, par l’association Mémorial, qui s’attache à faire toute la lumière sur les répressions staliniennes.

Révoltée est le récit d’une volonté inflexible et indomptable courant vers la mort et qui le sait. Evguénia avoue elle-même, avec une ironie sombre, que son autobiographie risque bien de devenir une « autonécrologie ». Tout le texte est traversé par un sentiment d’urgence avant l’inéluctable.

Définitivement amoureuse de l’idée de révolution...

La jeune femme évoque son enfance privilégiée dans une famille d’intellectuels juifs de Saint Pétersbourg, sa gouvernante allemande, son père (mort en 1949, en exil), pour lequel elle conserve manifestement affection et respect, son éducation, l’apprentissage de plusieurs langues étrangères, dont le français, l‘allemand et l’hébreu, sa passion enfin de jeune adolescente pour la révolution de 1917. Elle confie être tombée dès l’âge de treize ans « définitivement amoureuse, avec une sincérité enthousiaste, de l’idée de révolution. Cet engouement ressemblait tellement à une passion amoureuse que je rougissais et me troublais quand par hasard on parlait de révolution en ma présence ».

Evguénia s’emballe pour les temps nouveaux et tombe dans les bras d’Alexandre Iaroslavski, poète futuriste comme il y en avait tant à cette époque d’ébullition artistique et qui voulait instaurer sur terre l’immortalité des êtres humains. Elle l’épouse et conservera pour lui jusqu’à la fin une passion incandescente. C’est sans doute en essayant de le faire évader des îles Solovki, le premier Goulag soviétique, avec des compagnons de la pègre, qu’elle se fera arrêter.

Car Evguénia après l’arrestation de son mari, au début des années vingt, s’est réfugiée dans les bas-fonds de Léningrad et de Moscou, au milieu des voleurs et des prostituées. D’autres pistes s’ouvraient pourtant à elle et des parents lui avaient proposé de l’héberger. Mais une telle personnalité entière, qui avait rejeté très tôt son milieu d’origine, se refusait à une telle facilité. Elle était pourtant infirme, se déplaçant avec des prothèses après avoir perdu ses deux pieds, lors d’un accident. Un drame qu’elle évoque négligemment en deux lignes.

La jeune femme devient elle-même voleuse à la tire et raconte ses exploits picaresques, entre Léningrad et Moscou, puis en déportation en Sibérie, où sa réputation de diseuse de bonne aventure attire les villageois. Elle s’en amuse en rappelant qu’elle assurait quelques années auparavant avec son mari des cours d’athéisme à travers le pays.

« Elle éprouve une vraie jouissance à se mettre en danger », relève l’écrivain Olivier Rolin qui préface l’ouvrage et a écrit plusieurs ouvrages sur la Russie. Ses descriptions de la faune nocturne de ce qui n’est pas encore la place Pouchkine, à Moscou, sont saisissantes. Elle y retournera quelque temps plus tard pour constater que les voleurs et autres malfrats ont disparu, remplacés par des masses paysannes, déplacées des campagnes par les débuts de la collectivisation stalinienne.

Cette femme de feu évoque brièvement ses idées politiques pour le moins hétérodoxes. Evguénia est persuadée que la véritable résistance au pouvoir soviétique viendra de la pègre. Elle pense un temps créer « un comité politique des malfrats, en dehors de tout parti, réunissant tous les éléments antisoviétiques ou simplement hors la loi ».

Les prisonniers de droit commun « étaient les ennemis jurés des politiques. (Ils) étaient les auxiliaires de l’administration des camps et les ennemis déterminés des révolutionnaires, » faisait remarquer Olivier Rolin sur France Culture. Si Evguénia Iaroslavskïa-Markon force l’admiration, c’est par son courage exceptionnel et sa détermination hors du commun, et par une « sincérité » totale dont elle se réclame au début de son autobiographie et qui brille à chaque ligne du récit.

Le cri de révolte absolue de la jeune femme, qui jurait de se « venger par le verbe et par le sang » des assassins de son mari et d’autres poètes des premiers temps soviétiques, résonne encore avec force pour le lecteur d’aujourd’hui, qui ferme le livre littéralement étourdi devant un tel destin.