Blog • La Garnizonna Furna, des rêves urbains pour promouvoir l’art contemporain

|

Dépasser les frontières de l’art, de la propriété, des nations : c’est le souhait de Plovdiviens et Plovdiviennes engagé-es dans leur ville. Mais ces rêves d’espaces ouverts rencontrent de fortes résistances.

<p />Emil Mirazchiev</p>
Musée fictif du film et de la photographie, Plovdiv
Emil Mirazchiev

« La première équipe était parfaite : c’étaient des personnes très créatives, contre les frontières de l’art », affirme l’artiste Indi, du collectif ONOMATOPEIA [composé de sept artistes indépendant·es pratiquant l’art-action] qui a pourtant refusé de travailler avec la Fondation « Plovdiv 2019 », comme avec toute autre institution. Dès l’origine du projet de capitale européenne de la culture en 2009, l’ambition de l’artiste Emil Mirazchiev et de Jacob Racek, employé de la Fondation Robert Bosch, est de mettre en avant l’art contemporain en Bulgarie, par rapport à l’art traditionnel déjà très présent dans les diverses institutions culturelles. Plus encore, alors que ces dernières sont concentrées dans le centre-ville de Plovdiv, les premier·es membres de l’équipe portent le rêve de créer de nouveaux lieux décentralisés pour l’art contemporain, qui soient aussi des centres dédiés à la culture au sens large.

En novembre 2012, les enseignes d’un musée de l’architecture, d’un musée du film et de la photographie, d’un musée d’art contemporain, d’un centre pour nouveaux médias et d’un centre pour « art illimités » sont successivement placardées sur les façades de bâtiments désaffectés de la ville de Plovdiv, tandis que les inaugurations de ces lieux imprévus se déroulent la nuit tombée. Mais à l’intérieur, les bâtiments restent vides et délabrés, car les musées sont imaginaires. Pour chacun d’eux, Emil Mirazchiev offre aux spectateurs et spectatrices curieux·ses un guide papier des salles du musée artificiellement peuplées d’oeuvres d’art grâce à un logiciel de reconstitution 3D. L’objectif était d’interpeller la municipalité sur un besoin d’espaces dédiés à la culture, mais aussi sur la disponibilité de ces espaces : ils sont là, et n’ont qu’à être occupés. Ce cycle d’installations et de performances constitue le projet « Urban dreams » de l’artiste Emil Mirazchiev.

Une « révolte collective contre l’idéologie »

Celui qui s’est formé dans les années 1980 à l’Académie des Beaux-Arts de Sofia fut un des premiers à faire de l’art contemporain en Bulgarie. De retour dans sa ville natale, Plovdiv, et en compagnie des autres membres du groupe « Ръб » – à prononcer « rub », traduit par « edge » en anglais, ce mot signifiant en Bulgare aussi bien le bord, la limite, que le coin de table, sert également à désigner la débilité, l’idiotie – il monte en 1990 l’exposition Signes et Symboles du communisme.

Emil Mirazchiev
Raphaëlle Segond

Quelques mois seulement après la chute de Jivkov, dernier dirigeant communiste du pays, en novembre 1989, cette exposition d’art contemporain est une première en Bulgarie. Zhivka Valiavicharska, originaire de la région et professeure d’art au Pratt Institute à New-York, décrit ainsi l’événement :

Des milliers de spectateur·rices de Plovdiv, de Sofia et de tout le pays affluent sur la rue Gladstone pendant la courte durée de l’exposition et transforment la galerie de l’Union des artistes de Plovdiv en une sorte de forum public. Le choc et la confusion sont les réactions les plus courantes des visiteur·euses non préparé·es, car l’exposition secoue les coordonnées fixes de ce qu’est « l’art ».

Tournant en dérision les symboles du pouvoir d’État, l’exposition propose un nouveau langage sensoriel et imagé, s’appropriant par l’ironie les émotions négatives et maussades issues des réalités sociales de la période communiste et de la transition libérale, pour s’attaquer directement aux détenteurs d’un pouvoir présenté comme abstrait, et poser la question : "qui profitera de la fin du régime ?" À cette époque, Plovdiv est déjà considérée comme « Cité des artistes », mais le groupe Ръб souhaite rompre avec le geste individuel de l’artiste héroïque au profit d’une « révolte collective contre l’idéologie ». Il organise alors des installations et mène des actions jusqu’en 1993, bouleversant la place et la conception de l’art dans la ville. En 1997, Emil Mirazchiev fonde la Art Today Association, autour de la création, de la recherche, et de la diffusion de l’art contemporain, qui s’installe dans les anciens bains publics abandonnés de la ville, datant du XVIe siècle, et encore actifs il y a quarante ans. En pleine période de transition démocratique, la municipalité, propriétaire des lieux, laisse faire les artistes qui ont l’ambition de transformer ce bâtiment historique construit à l’apogée de l’Empire ottoman en Centre d’art contemporain.

A l’intérieur des ancient baths
Ninon Chenivesse

En 2009, Emil et la Art Today font scandale, lorsqu’ils exposent à Plovdiv le carton noir et censeur que le gouvernement bulgare avait exigé pour recouvrir la sculpture de toilettes turques censée représenter la Bulgarie dans Entropa, l’oeuvre ironique et provocatrice de David Cerny, commandée par le Parlement européen. Il fâche alors le maire de la ville, qui se fait l’écho des protestations des membres du parti nationaliste Ataka, et s’oppose à la venue de l’artiste tchèque David Cerny à Plovdiv. Ainsi, depuis les années 1990, l’infatigable Emil Mirazchiev mène-t-il une constante réflexion sur la manière dont l’art peut occuper la ville de Plovdiv, à la fois par l’approche particulière de l’espace que permettent les installations, mais également par de multiples tentatives institutionnelles.

Les ancient baths
Ninon Chenivesse

En mai 2012, le jour d’une grande campagne nationale contre les déchets dans la nature, «  Let’s Clean Bulgaria ! », qui a mobilisé plus de 300 000 volontaires, Emil ainsi que d’autres artistes et citoyen·nes décident de nettoyer la Youth hill , l’une des cinq collines de Plovdiv. Seulement, leur action consistait à effacer l’immense slogan du parti nationaliste, « ABREVIATUR », qui trônait sur le Sud de la ville, s’en prenant ainsi à ce qu’Emil appelle « les déchets imaginaires ». En effet, à Plovdiv, la municipalité refuse de payer pour enlever les tags néo-nazis, à l’instar de nombreuses croix gammées qui en parsèment les rues. Après ce nettoyage, les nationalistes ont posé de grandes banderoles noires sur la colline, tandis que la Art Today Association a lancé le projet « Urban Dreams », dans la lignée de cette action, qui pense ensemble espace imaginaire et espace réel. De tous les musées rêvés, il ne reste presque plus rien aujourd’hui : la Tobacco City a un avenir très incertain, le cinéma Kosmos plus encore, et l’actuel maire de la ville [2019], Ivan Totev, a repris en 2017 les Ancient Baths afin d’en faire une galerie municipale, qu’il prête occasionnellement à la Art Today pour faire revivre de manière éphémère le Centre d’art contemporain. Emil Mirazchiev est très clair à ce sujet : « il n’y a plus d’espace pour l’art contemporain à Plovdiv ». Même l’Union des Artistes de Plovdiv a perdu sa galerie sur la rue Gladstone quand l’immeuble a été détruit.

« Écrire nos rêves était un moment fou. »

Les ancient baths, couleurs
Raphaëlle Segond

Pourtant, c’est avec les « Urban Dreams » que tout a commencé, lorsqu’Emil a fait appel à Genika Baycheva, originaire de Plovdiv et alors cultural manager dans un théâtre en Allemagne, pour l’aider dans cette création artistique de grande ampleur, déjà soutenue par le programme européen HEICO (Heritage, Identity, Communication in European Art Practices). « L’équipe artistique, c’était nous deux », dit Genika, qui est revenue vivre à Plovdiv avec tant d’espoir pour sa ville.

Nous avons vraiment travaillé avec le coeur. Écrire nos rêves était un moment fou. Nous étions réellement libres.

Au contraire de la municipalité qui voudrait simplement montrer comme la ville est belle, Emil et Genika se concentrent sur les manques et les problèmes, sur ce que pourrait devenir Stolipinovo, et vont jusqu’à imaginer la transformation d’Adata, une île sauvage sur la Maritza qui pourrait devenir une île pour artistes, « un Etat autonome pour l’art illimité et la recherche écologique ».
Pendant les longs mois de rédaction du dossier de candidature, iels s’emploient à capter les rêves des habitant·es de la ville et des artistes ou acteur·rices institutionnel·les déjà en place. Mais « c’était difficile, car [ces dernier·es] se limitent toujours. Iels pensent à l’argent, au temps, etc. Il y a des frontières à leur imagination. En 2012, Emil avait investi le « temps de veille » [1] des bâtiments abandonnés de sa ville par des performances d’un soir. En février 2017, alors que Plovdiv a obtenu le label de capitale européenne de la culture et que le nom d’« Urban dreams » est devenu celui d’un des grands axes du projet, il découvre les locaux désertés de l’ancienne boulangerie militaire, située dans un quartier résidentiel de l’Ouest de Plovdiv, et déclare sur Facebook, espace d’expression de ses joies et colères politiques : « C’était ce dont nous rêvions ».

Dans l’ancienne boulangerie militaire, un grand « Centre pour l’art et la culture »

L’ancienne boulangerie militaire, vue extérieure
Raphaëlle Segond

Ce lieu semble en effet idéal pour aménager un grand Centre pour l’art et la culture. Voilà qu’éclot un nouvel «  urban dream », cette fois-ci plus tenace, car il donnera lieu à de longs mois de mobilisation. Trente mille mètres carré constituent la « Garnizonna Furna », située à l’angle des boulevards Koprivshtitsa et Peshtersko Shose. C’est ici que l’on produisait et entreposait le pain destiné à nourrir les soldats de l’une des plus importantes régions militaires de la Bulgarie avant la Seconde Guerre mondiale, puis du bloc socialiste. Depuis 2015, une partie des bâtiments du Ministère de la Défense appartient à la municipalité de Plovdiv, qui s’en est d’abord servi de local pour les Fonds de la Santé, avant d’envisager leur démolition afin de transformer cet espace en parking. Entre temps, la Art Today Association est intervenue, et a su impliquer dans sa lutte les habitants et habitantes de ce quartier excentré fait de vieux immeubles résidentiels et de nouveaux hangars industriels.

Garnizonna Furna : intérieur
Ninon Chenivesse
Les vieux fours à pain militaires
Ninon Chenivesse

Précisément, Emil entendait par la création de ce centre culturel décentraliser les lieux artistiques, jusqu’alors réservés au centre historique de la ville, et par le développement de l’art contemporain former la population aux métiers de la culture, car « il y a besoin de staff ». Les choses se passent très vite : au cours de la deuxième quinzaine de février 2017, la Art Today association et le studio d’architectes 8 1/2 envoient une lettre au maire Ivan Totev pour présenter leur rêve. La nuit du 23, ils organisent une exposition sauvage et illuminent joyeusement la grande cheminée de l’ancienne boulangerie avec les lettres « ФУРНАТА » [furnata]. Sur un des murs intérieurs, une vidéo qu’Emil a réalisée de Dobri, le SDF qui a fait d’une petite dépendance de la furnata sa maison, met à l’honneur l’unique occupant des lieux.

La maison de Dobri
Ninon Chenivesse

Trois jours plus tard, les habitant·es du quartier et de la ville se rassemblent pour nettoyer ces grands espaces remplis de déchets. Le lendemain, Emil Mirazchiev réitère avec une journée festive et culturelle où sont invité·es plusieurs artistes. À cette occasion, il recueille deux-cent cinquante signatures contre la démolition de la Garnizonna Furna, et pour la transformation de 3660 mètres carrés en Centre dédié à la culture et à l’art contemporain. Quand il expose son projet, Emil insiste sur son envie que les voisin·es s’approprient cet espace. Il imagine par exemple une salle avec des outils numériques pour que les personnes âgées puissent communiquer avec leur famille à l’étranger. Au début, la municipalité se montre réceptive, et demande à Emil d’établir un plan de financement, ce qu’il fait avec le Studio 8 1/2 en décrivant précisément la nature des travaux de rénovations nécessaires. De mars à avril, plusieurs débats sont organisés en présence d’acteurs et actrices politiques, mais finalement, en juillet 2017, le maire annonce qu’il ne souhaite pas financer de tels travaux. La décision quant à la démolition du bâtiment et sa possible transformation en parking est encore en discussion au Parlement local.

Projet de rénovation de la Garnizonna furna mars 2017
Studio 8 1/2

Des expositions contre les frontières

Emil ne s’arrête pas face à tous ces obstacles politiques. S’il a rapidement quitté la Fondation, pressentant l’échec du projet, et ne souhaitant pas entrer dans des conflits d’intérêts par rapport à sa propre pratique artistique, il continue d’user de tous les ressorts et biais possibles pour installer un peu d’art dans la ville.

L’exposition Metaphoraï : protestations murales
Raphaëlle Segond

Depuis 2016, il crée chaque année le Lumix Light Festival, avec les jeunes de Stolipinovo, qui se déroule deux nuits de suite, l’une dans le centre-ville, l’autre dans le quartier ghettoïsé. Depuis que les Ancient Baths ont été récupérés par la municipalité, la Art Today Association a continué d’y organiser des expositions, réunissant les oeuvres de nombreux.ses artistes bulgares et européen·nes : Metaphoraï en 2018, sur les déplacements en ville, mais dont plusieurs installations laissent pénétrer un imaginaire surréaliste « against borders  », rappelant à la Bulgarie son passé ottoman ; ou encore Digital Ecologies en 2019 qui présente une approche politique de la crise écologique. En septembre 2017, il avait organisé l’exposition Migrations of fear, rapportant à travers des vidéos les paroles de personnes migrantes interviewées dans un camp non loin de Plovdiv, pour montrer la peur comme un phénomène social dans une Europe où « les préjugés et l’intolérance constituent, plus que le terrorisme, la menace réelle ». En Bulgarie, pays largement et violemment hostile à l’immigration, aucun média n’a parlé de l’exposition.

Cependant, peu de temps après qu’il a transféré les pièces de cette exposition dans les salles de la Garnizonna Furna, celle-ci a pris feu, mystérieusement.

Emil Mirazchiev, après l’incendie
Raphaëlle Segond

Notes

[1Le temps de veille désigne : « La phase temporaire entre l’abandon d’une parcelle de terrain et un projet de réutilisation (planifié) ». Il « permet à des divers acteurs, ponctuels, non communément présents dans les processus habituels de planification urbaine, d’en modifier les formes de régulation », selon Lauren Andres dans son article « Temps de veille de la friche urbaine ».