Blog • L’adolescent qui voulait fuir l’enfer de Ceaușescu

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Le garçon de l’avenue des martyrs, comment j’ai fui la Roumanie communiste à quinze ans, de Milan Radin, traduit du serbo-croate par Guillaume Balout et Milan Radin, Ginkgo Editeur, 2025, 21 euros

On l’appelait « l’autre côté » ou même le « limes », la frontière de l’Empire romain, Milan Radin a tenté à trois reprises de fuir la Roumanie de Ceausescu et nous raconte dans ce beau livre, « Le garçon de l’avenue des martyrs » comment il est parvenu à ses fins à la troisième reprise, fin 1989, juste avant la révolution qui allait mettre un terme à la dictature folle du « Génie des Carpates ».

Magnifique témoignage précis et complet sur ce que fut un monde qui nous paraît aujourd’hui si lointain et ubuesque ! Milan Radin a mis vingt-cinq ans à écrire ce récit de 400 pages qui en dit tant sur la réalité atroce de la vie des Roumains, il n’y a pas quarante ans.

L’auteur cite régulièrement dans son texte des extraits de la propagande de l’époque, triomphalistes ou parfois hautement comiques pour leur côté obscur, qui reflètent bien la schizophrénie paranoïaque du pouvoir que l’on sent aux abois, en dépit de son contrôle absolu sur la population et qui a coupé depuis longtemps avec la réalité.

« Nous nous nourrissions de langueur »

« Nous nous nourrissions de langueur. Nous nous couchions chaque soir avec le désir de lendemains meilleurs au plus profond du coeur », résume Milan Radin pour décrire les aspirations de la jeunesse d’alors, et même de la population .

Milan se morfond dans son Banat natal, à l’ouest de la Roumanie, cette région de rencontres et de brassages culturels et linguistiques depuis toujours, partagée avec la Serbie voisine, alors yougoslave, et la Hongrie.

Dans sa chambre d’adolescent, aux murs tapissés de héros du cinéma occidental, il ne pense qu’à rejoindre les « frontiéristes », ceux et celles qui tentent l’aventure périlleuse de gagner la Yougoslavie proche, un pays qui leur paraît déjà un pays de cocagne et de liberté, par rapport à la Roumanie « affamée » et désespérée. Avec sa mère, il espère rejoindre l’Autriche.

Les « frontiéristes » sont bien sûr des « traîtres à la patrie » mais des héros pour la population.

Milan Radin raconte avec beaucoup de finesse et souvent d’humour la tentative de fuite, les dangers, la traversée de nuit d’un champ et d’une colline que l’on sait toute proche de la liberté, la peur au ventre d’être abattu par un garde-frontières, l’angoisse de ne pas savoir si la frontière a déjà été franchie ou pas. Certains courageux ont raconté plus tard qu’ils avaient réussi leur tentative mais que, désorientés, ils étaient retournés malencontreusement vers la Roumanie pour se faire prendre. D’autres, plus malins, avaient emmené avec eux une oie. Ils lâchèrent l’animal dans la nature avec une lumière autour du cou pour déjouer la traque des militaires qui purent se régaler.

Les « frontiéristes »

Les « frontiéristes » constituaient toute une communauté où l’on échangeait expériences, conseils, où l’on avertissait les proches d’une tentative réussie, on laissait sa place à des compagnons d’infortune pour qu’ils puissent se reposer quelques instants dans une geôle bondée, etc.

Mais Milan et sa mère sont pris cette fois-là. Le garçon est trop jeune pour être emprisonné. Ce sort est réservé aux récidivistes. On lui rase le crâne et il revient dans son école de Timisoara, la rage au ventre, écrasé par la solitude, ne souhaitant qu’une chose. Repartir.

L’ambiance s’est encore alourdie et le délire répressif du régime s’est accentué, de plus en plus coupé de la population et de la réalité. Milan subit même un test psychiatrique, tant on se demande, ironie de l’absurde, s’il n’est pas fou de vouloir quitter un tel monde paradisiaque.

La colère gronde. On devine à chaque page que l’explosion est proche.

Tout repose, plus que jamais, dans ces derniers moments de la dictature, sur les mirages, les illusions. Milan Radin cite une blague particulièrement savoureuse de ces années-là, comme il y en avait beaucoup dans les régimes communistes : « ne crois pas aux statistiques que tu n’as pas toi-même falsifiées ». Dès l’âge de 13 ans, confie l’auteur, il avait compris que tout n’était en Roumanie que mensonge et hypocrisie.

Milan va enfin réussir à fuir le pays avec sa mère, en décembre 1989. Il a quinze ans.

Mais le monde occidental rêvé ne va pas s’avérer aussi mirifique. Milan ne cache rien de ses difficultés d’intégration, en Autriche, puis de ses tentatives d’installation dans différents pays, dont la France.

Désillusions de l’exil

Il va aussi revenir à Timisoara pour constater que plus rien ne sera comme avant. Aucune nostalgie pour un monde honni, bien sûr, mais Milan Radin se souvient ému de son enfance auprès de son grand-père adoré.

L’auteur insiste également sur la richesse multiculturelle et linguistique du Banat d’autrefois. Lui-même appartenait à la minorité serbe, mais il pouvait y croiser, avec les Roumains, « des Hongrois, des Sicules, des Allemands, des Souabes, des Rroms, des Ukrainiens, des Croates, des Juifs, des Croates, des Polonais », … On ne peut tous les citer. Une diversité de communautés à l’image de tant de régions des Balkans, encore aujourd’hui, comme la Voïvodine, en Serbie.

« Je me trouvais enfin dans mon quartier, Calea Girocului », devenue « l’avenue des Martyrs » de la révolution. », constate-t-il quelques années plus tard. « Il n’avait pas trop changé, tous les immeubles étaient là, même notre terrain de football. Seul le monde, le monde dans lequel j’avais grandi, n’existait plus. Il n’y avait personne, ils étaient tous partis, comme moi, tenter leur chance ailleurs. Certains l’avaient trouvé, d’autres non. On n’entendait plus parler souabe dans la rue. Rarement hongrois et serbe. Dorénavant, on parlait partout roumain, peut-être aussi italien, turc, kurde et arabe ».

On a « assassiné mon monde »

« On avait assassiné mon monde et on l’avait remplacé par un autre », résume-t-il d’une formule puissante.

Cette sincérité du ton et ce refus de l’amertume sur tout un parcours d’un jeune homme épris de liberté et sur les désillusions de l’exil donnent au livre toute sa force et son authenticité.

Milan Radin vit actuellement à Timisoara. Fidèle à l’esprit multiculturel de son Banat natal, il est polyglotte, et parle couramment serbo-croate, roumain, allemand, français, anglais, bulgare et russe.
Il a travaillé notamment dans l’enseignement, le tourisme et le secteur bancaire.

En hommage et en signe de solidarité avec ceux qui furent moins chanceux que lui, le livre s’achève sur une liste de malheureux tués lors de leur tentative de traversée de la « frontière occidentale ».

> Pour toute commande supérieure à 60 euros, les frais de port sont gratuits !

Milan Radin, Le Garçon de l’Avenue des Martyrs, traduit du serbe par l’auteur et Guillaume Balout, Paris, Gingko, 2025, 382 pages, 21 euros

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