Blog • Hommage à Mehmet Myftiu (1930-2019)

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Dans son livre paru cette année sous le titre Le long chemin sous le tunnel de Platon [1], Luan Rama évoque un destin d’exception, celui de Mehmet Myftiu, tour à tour résistant antifasciste échappant de peu à la mort, premier prix de prose après guerre, relégué comme ennemi du peuple et, pour finir, toujours au temps de Hoxha, vendeur de cigarettes dans un petit kiosque de Tirana. Né en 1930, cet écrivain est décédé le 24 décembre.

Mehmet Myftiu et sa fille, Besa, à Genève en 1990
© L.M. Pillet

Je me souviens encore de cet homme si poli, si souriant, qui vendait des cigarettes dans une petite baraque de la rue des Barricades à Tirana. Il s’appelait Mehmet Myftiu, écrivain, et ami de mon proche collaborateur, le réalisateur Gëzim Erebara. Un fait tragique l’avait amené dans cette baraque où il vendait des cigarettes en répétant son refrain « s’il vous plait Madame... s’il vous plaît, Monsieur ! », même si à l’époque il ne fallait utiliser que « camarade ». Militant de la lutte de libération nationale, après la guerre il commença sa vie comme journaliste idéaliste d’une Albanie nouvelle et démocratique, inspirée de la littérature révolutionnaire, surtout russe avec les personnages de Pavel Vlassov, du roman la Mère de Gorki, etc. Membre de la Ligue des écrivains, très vite il sentit l’asphyxie des règles « orthodoxes » de la nouvelle méthode du réalisme socialiste qu’il ne comprenait pas. Un de ses amis proches, Kasem Trebeshina, eut le courage de nier ouvertement cette méthode, et ce dans les réunions publiques de la Ligue. Dans son procès, Mehmet Myftiu le défendit. Cet acte courageux lui coûtât très cher. Il fut interné dans un village de Fieri, à Shtyllas, où il composa des poèmes ne cessant de demander toujours la liberté de l’écrivain, son ami. Dans « J’aime ma Patrie », il écrit :

J’aime les orages tourmentés
Les fleuves impétueux
La mer en colère
Les vents déchaînés en furie
Qui me paraissent comme des tonnerres de liberté...

alors que dans un autre poème, « Conversation avec les Martyrs », il poursuit ainsi :

Et les camarades partent !
Je reste tout seul
Tout le monde dort
Dehors, la garde surveille
Je pense à toi, ma patrie
Je brûle, d’autres batailles cherchent mon âme...

En bas de ces poèmes on peut lire : « Shtyllas, 1954 ».

« Cette époque-là, où j’étais un aveugle fanatique, ne reviendra jamais »

Plus tard il réussit à revenir à Tirana et décide de travailler comme instituteur dans un village de Durrës. En 1964, il a le courage d’écrire peut-être le premier roman dissident de l’histoire de la littérature albanaise, l’Écrivain. Au centre de ce récit, il y a l’histoire de sa vie et de la censure dans les années 1950. Un de ses personnages, Hyseni, se déclare contre les schémas jdanoviens et quitte les rangs de son Parti. Il demande au gouvernement, comme plusieurs dissidents de Russie, à quitter lui aussi le pays pour aller en Occident. La réponse sera l’arrestation, la prison et la relégation. Ce roman, il le dépose à la Direction de la culture et de la propagande et même au secrétaire du dictateur Hoxha. Tout de suite, le roman fut considéré « réactionnaire » par le directeur de la maison d’édition. Le roman et son écrivain furent l’objet d’une condamnation publique, jusqu’aux réunions du Politburo. Le XVe Plénum du Parti prendra ses dispositions contre le dissident Myftiu. On discute sur le renforcement du rôle de la littérature et des arts dans l’éducation communiste des masses. Un rapport est présenté par une des plus grandes personnalités du gouvernement albanais de l’époque, Mehmet Shehu, qui s’en prend à cet « écrivain malade » dans ces termes :

« Myftiu déclare que ‘’le communisme n’est rien d’autre qu’une religion-opium’’, que ‘’le monde restera comme il a été, plongé dans les contradictions et qu’il n’y aura pas d’avenir’’. Partout des rêves déçus, brisés, des espoirs mensongers. Dans son roman il écrit : ‘’Je suis content d’une chose seulement, mes yeux maintenant sont ouverts et la plupart des hommes sont aveugles. Cette époque-là, où j’étais un aveugle fanatique, ne reviendra jamais. Depuis 1947, je ne me sentais pas très bien, je me sentais oppressé, maintenant tout est clair pour moi et j’ai les mêmes idées qu’en 1938, et de cela je suis heureux.’’
En prêtant de tels propos à son ‘’héros’’ contre-révolutionnaire, l’auteur le présente comme un révolutionnaire. Il dit que la littérature d’aujourd’hui est une honte pour notre temps... ‘’Courez, courez vers le socialisme. Allez-y. Je reste ici, en symbole des hommes libres.’’ C’est ainsi que Myftiu est passé à l’opposition contre son peuple. » [2]

« Le réalisme socialiste de cette époque était un réalisme irréel, limité et déformé »

Comme punition, ils lui ont retiré le droit de publier ! De la même façon que son personnage, il finit dans un hôpital psychiatrique où il passa près de dix ans. Inspiré par les héros de la Commune de Paris, qui sait combien de fois il dut revoir l’image des communards aux murs du Père Lachaise ?
« Mon image du socialisme est celle de la Commune de Paris : je pensais que le dirigeant ne devait être distant du peuple, car c’est par l’éloignement que le socialisme pouvait dégénérer. Les intellectuels, malgré leurs différentes convictions politiques, ne devaient pas se marginaliser mais au contraire, servir l’Albanie. Ce n’est que de cette façon que nous pouvions avancer. Le réalisme socialiste de cette époque était un réalisme irréel, limité et déformé. Je serais toujours au service de la méthode du réalisme. Seul lui peut indiquer la vérité… »

Par la suite, il reviendra à Tirana où il vendra des cigarettes dans sa petite baraque. « Mehmet Myftiu, - a écrit Kadaré dans la préface du roman de sa fille, Besa, Ma légende, - est le premier écrivain albanais qu’il m’ait été donné d’entendre exprimer des idées de liberté... Plein de fougue, périlleusement franc, ardent dans ses propos comme dans ses actes, il se rebellait contre les intrigues qui avaient cours à l’Union des écrivains, contre le marasme de la littérature et la propagande vulgaire. Hostile au réalisme socialiste, il espérait malgré tout un cours favorable des choses... »
Non, Myfiu a su résister, même avec ses profondes souffrances psychiques. Il a choisi une autre voie que son auteur préféré Alexandre Fadeïev qui, avant de mettre fin à sa vie, écrivait au Parti, un 13 mai 1956 :

« Je ne vois aucune possibilité de continuer à vivre, puisque l’art auquel j’ai consacré toute ma vie, est conduit à sa perte par les dirigeants ignares et pleins de suffisance du parti, et qu’on ne peut plus désormais y remédier… La littérature est humiliée, persécutée, perdue. Ma vie d’écrivain perd tout son sens et c’est avec une grande joie que je la quitte… »

Le roman l’Ecrivain de Mehmet Myftiu ne fut publié qu’en 1995, après être resté trente ans dans l’obscurité [3].

Notes

[1Nantes : Editions du Petit Véhicule, 2019, pp. 26-29.

[2Rapport de Mehmet Shehu cité dans Drita, du 6 oct. 1996.

[3Trad. de Bessa Myftiu, Nice, France, Éditions Ovadia / Lausanne, Suisse, Éditions d’en bas, 2009. Leka, un enfant partisan de Tirana au camp de Pristina (trad. de Elisabeth Chabuel) , Montricher, Noir sur Blanc, 1999) est l’autre roman de M. Myftiu disponible en français.